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SOUVENIRS ! SOUVENIRS !

En guise d'introduction

Oh! je voudrais tant que tu te souviennes
Des jours heureux où nous étions amis
En ce temps-là la vie était plus belle,
Et le soleil plus brûlant qu'aujourd'hui
Les feuilles mortes se ramassent à la pelle
Tu vois, je n'ai pas oublié...
Les feuilles mortes se ramassent à la pelle,
Les souvenirs et les regrets aussi...

(Jacques Prévert)

Mémoires d'outre-mer - Février 1999 - Extrait

Louis XUEREF

1942 - 1943

(Autour de la campagne de Tunisie)

Souvenirs d'une tranche de vie

Il y avait six mois que Mimi, ma sœur aînée, nous avait été ravie; elle avait été emportée par une fièvre typhoïde compliquée d'une congestion pulmonaire, en cette triste période où il était difficile de se soigner, quatre mois seulement après son mariage avec Charles Bartolo, colon à Bir m'Cherga. Elle n'avait que vingt-et-un ans ! Pierrot, mon frère aîné, était entré au grand séminaire de Mutuelleville, près de Tunis, au mois d'octobre, après avoir pris la soutane, un mois plus tôt, à l'église du Kram, où nous habitions alors. Moi, j'avais quitté le petit séminaire de la Marsa, où je venais de passer cinq ans. Je m'étais inscrit au lycée Carnot de Tunis pour y redoubler ma seconde ; en effet, n'ayant pas l'intention de poursuivre mes études, je ne m'étais pas du tout préparé à l'examen de passage en première qui me fut imposé parce que je ne venais pas d'un établissement public d'enseignement ; ce ne fut donc que sur l'insistance de mon père que je me présentai sans aucune préparation à cet examen auquel, bien sûr, je n'avais pas été admis. Deux fois par jour, je prenais le train de banlieue, le T.G.M (1), pour me rendre à mes cours. Cela durait depuis un peu plus d'un mois, quand un événement d'importance se produisit.

Les chiffres en rouge renvoient à des notes en fin de document.

RESEAU DU T.G.M.

LIGNE DE TUNIS-NORD A MARSA-PLAGE

1-Tunis-Nord 2-Le Borgel 3-Cherguia 4-Aviation civile 5-Aviation 6-El Aouïna 7-Chott Bahira 8-Sidi Daoud 9-Consulat d'Angleterre 10-Marsa-Ville 11-Marsa-Résidence 12-Marsa-Plage (Terminus)

LIGNE DE TUNIS-CASINO A MARSA-PLAGE

1-Tunis-Casino 2-Tunis-Marine 3-Le Bac 4-La Goulette 5- Goulette- Neuve 6-Goulette-Casino 7-Khereddine 8-L'Aéroport 9-Le Kram 10-Salammbô 11-Douar-Chott 12-Dermech 13-Carthage 14-Sainte- Monique 15-Amilcar 16-Sidi-Bou-Saïd 17-L'Archevêché 18-La Corniche 19-Marsa-Plage (Terminus)

I - LA CAMPAGNE DE TUNISIE

C'était le dimanche 8 novembre 1942. J'étais allé à la messe où j'avais rencontré quelques amis, notamment Georges Mazué, fils du directeur de l'école de garçons du Kram et Raymond Escourrou, dont le père, adjudant de gendarmerie, commandait la brigade de la même localité. A la fin de l'office, mon père, devant le portail de la villa, semblait nous attendre, la "Dépêche tunisienne" à la main : il aimait bien bavarder et plaisanter avec des jeunes. "Il s'est produit quelque chose de très important, nous annonça-t-il ; les Anglais ont débarqué en Afrique du Nord". La nouvelle nous surprit et nous réjouit ; nous demandâmes plus de détails ; mon père nous tendit le journal dont la une faisait état en gros titres du débarquement anglo-américain au Maroc et en Algérie. Nous restâmes là un bon moment à discuter assez fébrilement de la suite possible des événements : nous n'allions certainement pas tarder à voir arriver les Alliés. Le lendemain, en nous rendant au lycée, nous réalisâmes vite ce qui allait se produire ; ce ne furent pas les Alliés que nous attendions que nous vîmes dans les rues de la capitale, mais dans la journée du 9 novembre nous commençâmes à entendre le bruit des bottes allemandes et italiennes, le roulement des chars et les vrombissements des hexamoteurs qui venaient, à un rythme soutenu, par la voie des airs, déverser des troupes et des tonnes de matériel de guerre sur le sol tunisien. Les forces de l'Axe s'empressaient d'occuper le terrain afin d'enrayer toute percée ennemie en Tunisie. Ce fut le dernier jour où nous pûmes nous rendre à notre lycée, car, dès le lendemain, les forces d'occupation avaient réquisitionné à leur profit exclusif le T.G.M. qui était le seul moyen de communication entre Tunis et sa banlieue.

L'Administration s'adapta à la situation créée par tous ces événements et s'organisa en conséquence. Une bonne partie de la population de la Goulette fut évacuée, principalement sur le Kram ; tous les accès au quartier du port furent interdits à quiconque n'était pas en possession d'un laissez-passer ; ses établissements scolaires furent fermés ; les résidences secondaires de notre station balnéaire furent réquisitionnées pour loger les familles déplacées. Les personnels enseignants des cours complémentaires se trouvèrent par la force des choses sans emploi ; avec les professeurs des lycées Carnot et Armand Fallières résidant dans notre banlieue ils constituaient un potentiel dont l'Administration songea sans tarder à tirer profit pour créer provisoirement un établissement qui nous permettrait de poursuivre au mieux nos études. Le site retenu pour cette implantation fut l'institut océanographique situé à Douar-Chott, à environ deux kilomètres du Kram, en bordure de mer, à l'emplacement même du port antique de Carthage. La direction et l'organisation de cet établissement impromptu furent confiées à M. Ferlin, professeur agrégé d'anglais au lycée Carnot, demeurant à Carthage ; la charge de surveillant général revint à M. Thomas, professeur de mathématiques dans le même lycée, qui habitait à Amilcar. Les lycéens avaient cours le matin, essentiellement avec des professeurs de l'enseignement secondaire, tandis que les élèves des cours complémentaires retrouvaient leurs enseignants l'après-midi. Dès les premiers jours de l'occupation, les forces de l'Axe s'installèrent au Grand Séminaire de Mutuelleville qui jouxtait la clinique Saint-Augustin ; les séminaristes durent donc évacuer les lieux et furent hébergés par les Pères Blancs dans leur scolasticat de Carthage.

A cette époque-là - je ne saurais dire pour quelle raison - Lucienne, ma sœur cadette, se trouvait à la ferme à Bir m'Cherga ; elle y resta environ un mois et y était encore lorsque naquit Marie-France, la seconde fille d'Auguste, le frère de Charles, mon beau-frère ; elle devait être portée sur les fonts baptismaux par Mimi et son mari. Mais Mimi étant décédée, ce fut sa belle-sœur, Alice, qui en devint la marraine. Dès son retour, Lucienne fut inscrite à Douar-Chott et y suivit les cours de l'après-midi. Didou, notre benjamine, elle, avait été recueillie à Tunis par sa marraine et fréquenta pendant un an un établissement scolaire de la capitale.

Du jour au lendemain, nous nous trouvâmes plongés au cœur même de la guerre. On ne peut pas dire que les Allemands furent accueillis à bras ouverts ; très rares furent les femmes qui se compromirent avec eux ; mais les Italiens étaient reçus chez leurs nombreux compatriotes qui pour l'heure relevaient la tête et semblaient nous narguer ; les familles les plus modestes bénéficiaient grandement des largesses des militaires qui confisquaient aux uns ce qu'ils offraient aux autres. Bon nombre de jeunes filles siciliennes portèrent des jupes rouges : elles les avaient taillées dans les bandes de laine que les tirailleurs sénégalais portaient sous le ceinturon et qu'elles avaient récupérées dans les casernes de la Goulette. A côté de l'allure martiale de leurs alliés, les Italiens faisaient figure de soldats d'opérette et l'on stigmatisait volontiers leur couardise.

De nombreux militaires de l'armée française d'armistice s'étaient empressés de rejoindre les Alliés en Algérie avant le déferlement des troupes de l'Axe ; pour les autorités dépendant de Vichy c'étaient des félons, mais pour une bonne partie de la population leur passage à la "dissidence" les auréolait de gloire. Je dois à la vérité de préciser ce qui suit : jusqu'à la date du débarquement, la confusion régnait dans les esprits ; nous ne faisions pas de distinction radicale entre pétainistes et gaullistes ; nous fondions nos espoirs sur l'action du Général de Gaulle à Londres et en même temps nous chantions sans scrupules au lycée, sur le stade, à l'occasion du grand rassemblement de la jeunesse au Belvédère pour la fête de Jeanne d'Arc, le fameux "Maréchal, nous voilà !". Pour l'immense majorité d'entre nous, Pétain et de Gaulle œuvraient de connivence pour la revanche finale ; même ceux qui arboraient sur leur poitrine ou au revers de leur veston - il y en eut de moins en moins par la suite - l'insigne de la "légion", création vichyssoise, s'intéressaient avec sympathie et espoir à l'avance des Alliés. Vichy avait créé le mouvement des "Compagnons de France", espèce de scoutisme politisé, dans le but évident d'encadrer la jeunesse, de l'endoctriner, de la gagner aux idées de la "Révolution Nationale" ; je connus bien des jeunes qui, sans aucune arrière-pensée politique et ne manifestant aucun prosélytisme, en firent partie, victimes de la propagande outrancière du régime en place ; l'un d'entre eux même, Guy N., portait l'uniforme bleu des "Compagnons", alors que son père, d'origine juive converti au catholicisme, militaire de carrière, avait rejoint la dissidence dès les premières heures. A part quelques individus délibérément favorables aux forces de l'Axe, presque tous les Français souhaitaient ardemment la victoire rapide des Alliés.

Le Général Barré, Commandant Supérieur des Troupes en Tunisie, dont, par la suite, je connus les deux fils, Jacques et Pierre, avec des moyens très limités tenta de résister à Medjez-el-Bab, mais il ne put que retarder l'implantation des forces de l'Axe. L'amiral Jean-Pierre Estéva, Résident Général de France en Tunisie, sorti de son monastère pour reprendre du service, faute de moyens pour s'opposer aux envahisseurs, obéissant aux ordres de Vichy et des autorités allemandes, ne déploya aucun zèle pour contrer l'invasion germano-italienne ni même pour l'entraver temporairement; cette absence de résistance, pouvait laisser croire à une connivence. Son attitude lui valut, après la guerre, d'en répondre au cours d'un procès, d'où la passion n'était pas exclue, et à l'issue duquel fut prononcée une très sévère condamnation (juste ou injuste?) : la cour condamna l'amiral à la détention perpétuelle et à la dégradation militaire et prononça la confiscation de ses biens présents et à venir au profit de l'Etat.

L'ambiguïté des premiers jours se dissipa peu à peu, surtout grâce aux nouvelles qui nous parvenaient de Londres par radio plutôt qu'aux informations que nous donnaient les journaux placés plus ou moins sous surveillance. La population française éprouvait au fil des jours un sentiment de moins en moins maréchaliste et de plus en plus gaulliste.

Nous ne bénéficiâmes pratiquement pas de vacances supplémentaires pour permettre à l'organisation scolaire de se mettre en place; les classes accueillirent assez vite des effectifs mixtes qui étaient loin d'être pléthoriques ; les garçons ne dissimulèrent guère le plaisir que leur procurait la présence des filles à leurs côtés ; celles-ci, par contre, faisaient montre d'une excessive timidité; peu à peu, les uns et les autres apprirent à se connaître et d'excellents rapports s'établirent entre les élèves des deux sexes dans un esprit de franche camaraderie. Les cours de français, mathématiques, histoire et géographie, physique et chimie étaient communs à toutes les sections ; nous étions moins nombreux pour les cours de latin ou d'italien et nous ne nous retrouvions plus que trois pour les cours de grec.

Melle Genest, du lycée de filles Armand Fallières de Tunis, une célibataire d'une cinquantaine d'années, admiratrice zélée de Charles Péguy, demeurant à Carthage, était notre excellent professeur de lettres ; M. Thomas cumulait, avec les fonctions de surveillant général, celles de professeur de mathématiques ; c'était, en outre, un ami du Père Barbarit qui enseignait la même discipline au Petit Séminaire ; j'eus cependant quelques problèmes avec lui : j'avais beau lui remettre des devoirs avec la bonne solution, je ne me voyais attribuer qu'une note diminuée; d'autres élèves auxquels j'avais communiqué ma solution, recueillaient, eux, la note maximale ; la raison en était qu'avec le Père Barbarit qui m'avait façonné à ses méthodes pendant cinq ans, la résolution d'une équation algébrique n'était ponctuée que de quelques mots, tels que or, donc, par conséquent, mais,... qui servaient uniquement à marquer les différentes étapes de notre raisonnement, tout le reste n'étant que chiffres, lettres ou signes mathématiques ; M. Thomas, lui, souhaitait pour chacune de ces étapes une explication in extenso ; mes déductions me paraissaient tellement logiques que je ne voyais pas l'utilité de les expliquer outre mesure ; ce qui avec le Père Barbarit pouvait être traité en une dizaine de lignes, prenait toute une page avec M. Thomas ; aussi, comme je ne pouvais pas me plier à cette discipline, mes notes s'en ressentaient. M. Camporotta, du lycée Carnot, était le fils d'un émigré qui avait dû fuir le régime fasciste ; il habitait au Kram et enseignait, ainsi que sa femme, l'italien ; M. Lecomte, des cours complémentaires de la Goulette, était notre professeur d'histoire et géographie.

Je connaissais déjà deux de mes condisciples : Marie-Jeanne Tassoti et Raymond Escourrou, tous deux du Kram, mais très vite j'eus de très bonnes relations amicales avec des élèves que je ne connaissais auparavant que de vue, notamment Claude Briançon (2), appelé Claudet, fils d'un directeur d'école limogé par Vichy, disait-on, pour son appartenance à la franc-maçonnerie, René Leprince, surnommé "Pépin" ou encore "Mon œil" à cause de l'emploi fréquent qu'il faisait de cette expression, Roger Minvielle, fils d'un directeur d'école de la Marsa, Jacques Rosano, fils d'un couturier-fourreur de Tunis, replié sur Salammbô, dont mon père tenait la comptabilité.

En dehors du sport et des promenades, nous n'avions pas beaucoup de distractions et la conjoncture de l'heure ne se prêtait nullement à l'organisation de surprises-parties. Le dimanche, après la messe, j'allais voir mes amis disputer des matches de basket sur un terrain situé en face de l'école de garçons de M. Mazué. C'était lui qui, au Kram, avait monté une équipe masculine et une autre féminine pour affronter les équipes de la «Goulette-Sports». J'avais des amis dans les deux camps et mes encouragements allaient aussi bien aux uns qu'aux autres. En effet, le repli des Goulettois sur le Kram avait élargi le cercle de mes relations amicales : Dédé Guerra, Maxou Cérisola, Armand Sammut, Riri Augugliaro, Pierrette et Cécile Joly, dont le père était le chef de service de la jeunesse et des sports à la direction de l'instruction publique, étaient tous devenus de bons amis ; ils défendaient les couleurs de la Goulette, alors que celles du Kram étaient défendues, entre autres, par Georges Mazué et son frère Hubert, Raymond Escourrou, Vincent Rouit, Bernard et Denise Verrier, Marie-Jeanne Tassoti, tous du Kram, renforcés par Gilbert Dupuy et Odette Molard, de Salammbô, ainsi que Monique Heldt, de Douar-Chott. Ces deux dernières avaient été mes condisciples à l'école primaire de Salammbô; l'une, Monique, était la fille du directeur de l'Institut Océanographique de Douar-Chott, l'autre, était la fille d'un militaire passé en dissidence. Mon entrée au séminaire me les avait fait perdre de vue et elles ne semblaient pas me reconnaître.

Georges Mazué étant en première, c'était surtout Raymond Escourrou que je fréquentais ; étant dans la même classe, nous étions devenus inséparables ; nous faisions à pied, ensemble la plupart du temps, le chemin du Kram à Douar-Chott. Souvent, au lieu de nous rendre directement à nos cours, nous passions d'abord chez le "ftaïri" (marchand de beignets) pour nous sustenter avant l'effort intellectuel.

Le ftaïri.

1 - Azzeddine Babou, 2 - Pierrot Coda, 3 -Victor Thomas, 4- Louis Bailly, 5 - Joséphine Coda, 6 - Nathalie Demtchenko, 7 - Marie-Rose Benet, 8 - Lucienne Xuéref, 9 - Paul Boutet, 10 - Marcelle Gantner, 11 - Peut-être, ? Philip, 12 - Michel Masson, 13 - Tatiana Demtchenko, 14 - Louis Xuéref, 15 - François Micalef, 16 - Marie Micalef, 17 - Mansour, 18 - Léonid Tchébotaref, 19 - ? Bailly, 20 - Serge Favart, 21 - ? Tona, 22 - Peut-être, ? Philip

TGM… une large place dans les transports de Tunis et de sa banlieue, une image qui a su évoluer et garder son rang dans la Tunis du 21ème siècle, pour ses habitants et pour les très nombreux visiteurs de lieux mythiques, comme Carthage ou Sidi Bou Saïd, le « Saint-Tropez » tunisien.

TGM (Tunis - Goulette - Marsa) pour les non initiés. Son origine remonte à l'époque des luttes pour le contrôle de la Tunisie dans les années 1870. Sans vouloir entrer dans trop de détails administratifs, on peut donner les éléments essentiels de l'origine de cette ligne.

En 1871, une convention accorde à un Britannique la concession de deux lignes à vapeur et à voie normale reliant Tunis à La Goulette et au Bardo. L'année suivante, deux nouvelles lignes sont accordées à ce Britannique qui va créer la « Tunisian Railways Company » : La Goulette - La Marsa et El Aouina - La Marsa, toutes deux greffées sur la première ligne Tunis-La Goulette, qui longeait la rive nord du lac de Tunis…avec ses inoubliables flamants roses.

La gare de Tunis, appelée Gare du Nord, se trouvait alors place de Rome, derrière la cathédrale ; dotée d'une toiture en bois curviligne, elle sera reconstruite à la fin du siècle avec de vastes structures métalliques, avant d'être abandonnée lors de l'électrification du réseau en 1908.

Ce réseau est confié en 1876 à une société française, la Compagnie des chemins de fer Bône - Guelma (BG). En 1880 la société gênoise Rubattino prend le relais, elle cède peu après la ligne Tunis - Le Bardo au BG, avant que celui-ci, bénéficiant du protectorat français sur la Tunisie, ne reprenne le TGM en 1898.

Finalement, le TGM passera sous le contrôle, à partir de 1905, de la société française CGFT, Compagnie Générale Française de Tramways, qui exploitait de très nombreux réseaux de la métropole, comme Bordeaux, Lille, Nancy et surtout Marseille, premier réseau de tramways de province. C'est en 1958 que le TGM sera finalement nationalisé par le gouvernement tunisien.

Toutes ces péripéties expliquent que le sigle TGM ait oublié Carthage, pourtant la plus illustre des cités desservies…l'Histoire lui a donné sa vraie place, à défaut de la célébrité administrative parmi la multitude des sigles des compagnies de transport !

L'année 1908 a vu une profonde réorganisation du réseau, avec l'électrification de l'ensemble, et une réorganisation des lignes qui subsistera jusqu'aux années 1960.

Une ligne directe Tunis - La Goulette est implantée sur une digue du chenal du canal maritime, à travers le Lac de Tunis, permettant de réduire le trajet Tunis -La Goulette de 30 à 16 min et celui de Tunis à Carthage de 45 à 26 min. Elle a offert aussi un spectacle original aux nombreux passagers ayant, jusque là, accédé à Tunis par bateau.

Le TGM possédera dorénavant deux lignes :

- la ligne I (ou ligne Sud) Tunis Casino - La Marsa Plage, avec un nouveau tracé proche du littoral et desservant très bien Carthage et Sidi Bou Saïd, alors qu'auparavant le tracé passait à l'ouest de Carthage, avec une gare entre La Malga et l'amphithéâtre ;

- la ligne II (ou ligne Nord) Tunis Nord - La Marsa Plage.

Avant 1914, la ligne Nord aura son terminus transféré de Tunis Nord (au carrefour des avenues de Paris et de Londres) à l'origine de l'avenue de Paris, près du carrefour de l'avenue Jules Ferry. Vers 1935 la ligne retrouvera son terminus initial, pour ne pas gêner la circulation dans l'avenue de Paris, et le gardera jusqu'à sa suppression en 1965, au profit d'une ligne de bus.

Cette ligne qui avait au début de l'électrification un train par heure, comme la ligne Sud, perdit ensuite de son importance avec le développement de la banlieue le long du tracé de la ligne Sud ; ainsi en 1938 elle n'offrait plus que huit trains par jour, dans chaque sens, contre une fréquence de 35 min sur la ligne I.

En dehors de l'interruption du trafic pendant la seconde guerre mondiale, de décembre 1942 à juin 1943, le TGM a connu peu de changements, mais quelques-uns sont à signaler : la suppression de la ligne II en 1965, le report du terminus de la ligne I, dorénavant la seule, de Tunis Casino à Tunis Marine et enfin une modernisation considérable en 1979 avec l'introduction des rames doubles allemandes du constructeur MAN, en faisant un véritable métro, avec plus de cent aller et retour par jour contre 70 en 1965 !

Sur le plan technique, le matériel d'origine a été fourni par La Buire ; il ressemblait beaucoup au premier matériel du métro de Paris, avec caisses en bois, mais contrairement à une « légende » il s'agissait d'un matériel acquis neuf et non pas de rames rachetées à la Compagnie du Métropolitain de Paris.

En 1958, le parc comprenait encore 25 motrices de type ancien, construites de 1908 à 1918, à côté de 8 motrices modernes Franco-Belge, à caisses métalliques, livrées en 1930 ; les remorques étaient au nombre de 23, dont 9 disposant d'un compartiment à bagages. Tout le matériel était à bogies, assurant un bon confort de roulement, donnant au TGM un caractère assez séduisant pour les techniciens de l'époque.

En décembre 1989, la captation du courant par caténaire a remplacé l'alimentation par 3ème rail, qui était utilisée en dehors des parcours urbains dans Tunis, où l'on utilisait une ligne aérienne, les motrices étant dotées de deux perches.

Dernières notes avant de livrer quelques réflexions d'un domaine plus personnel : la couleur du TGM et les gares, déjà des images touristiques !

La couleur marron d'origine a été remplacée par le blanc après la seconde guerre mondiale, enfin le matériel MAN a introduit le bleu…

Photo L. Xueref

Quant aux gares, elles ont conservé le style néo-mauresque d'origine avec une réfection en 1979, et la modernisation de la ligne décidée récemment gardera ce style si caractéristique.

La gare de Salammbô

Photo A.Gucciardi

Dans ce genre de constructions « ferroviaires », Alger possède encore un remarquable bâtiment néo-mauresque, moins connu que la célèbre Grande Poste : l'ancien dépôt des tramways de l'avenue Ghermoul (ex-Yusuf), mis en service en 1932.

Note du webmaster : Pour voir de nombreuses images du TGM, cliquer ICI.

Adresse du site : http://www.profburp.com/tunisie/tgm1/index.htm

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Souvenirs d'enfance

Voici quelques souvenirs de mon séjour à Carthage en 1942 - 1943, souvenirs d'enfance, souvenirs exceptionnels.

Quelques images de guerre : l'arrivée des parachutistes allemands, les bombardements des Alliés sur El Aouina et La Goulette, et parfois ailleurs…les convois d'ambulances allemandes Bedford récupérées sur les Britanniques en Libye, avec le moteur V8 au bruit si caractéristique, retrouvé bien plus tard sur les camions Ford et Simca-Ford de l'armée française…les derniers soldats allemands, désarmés après avoir détruit la nuit précédente tout leur matériel, attendant de se rendre, sans combats, aux Libérateurs britanniques. La « bataille de Carthage » est une invention de journalistes…une de plus !

Carthage m'a permis une rencontre avec l'Islam, à travers le petit cimetière musulman, en face de notre villa, et surtout le fidèle prosterné vers La Mecque à l'appel de la prière, après être descendu du dromadaire ou du chameau (question de bosses pour les initiés).

Chateaubriand a vu Carthage en 1807, à l'âge de 39 ans ; il a laissé des pages très riches dans son « Itinéraire de Paris à Jérusalem » sur sa visite, mais voir à cinq ans les ruines romaines d'une cité prestigieuse vous marque à jamais… le théâtre, les basiliques, les citernes de La Malga (qui abritaient une petite production de lait, un bien rare à l'époque), l'amphithéâtre des Saintes Perpétue et Félicité…quelle idée du Temps et aussi de la Vanité de bien des choses !

Carthage c'était aussi les Pères Blancs, la Cathédrale St-Louis, une autre histoire, aujourd'hui un musée…

Plus tard la découverte de Rome en 1950, et l'on revoit la Carthage romaine, avec des ruines et des monuments d'une autre échelle, comme le Colisée et les Thermes de Caracalla, les deux plus grandes constructions « civiles » de l'Antiquité, les pyramides d'Egypte étant des tombeaux.

Et aujourd'hui, à travers l' idée d'Euroméditerranée nous essayons de retrouver cette unité que Rome avait faite il y a 20 siècles, pour affirmer la force de cette Méditerranée, carrefour de civilisations, qui, elles, ont une Histoire qui a marqué l'aventure humaine. Ne laissons pas comme ruines des sacs plastiques…ce serait tellement insignifiant face à la grandeur de la Rome Eternelle.

Henri Martin

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Souvenirs racontés par Pierre CHARRIER

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Nous aussi, en Tunisie, avons connu l'occupation.

Un mois après ma rentrée au petit séminaire, les troupes allemandes de l'Afrika Korps investissaient la Tunisie après le débarquement des troupes anglo-américaines en Algérie. C'était le 9 novembre 1942. J'avais 11 ans. Je me souviens du déferlement des JU 52 à croix noires passant juste au-dessus de la cour de récréation du petit séminaire. Le spectacle était en l'air. Ces appareils, innombrables, se succédaient sans interruption et se dirigeaient vers l'aéroport d'El Aouina. Ils volaient si bas que l'on pouvait distinguer les visages des pilotes. J'ignorais alors que les canons de D.C.A. étaient à cet instant pointés sur les envahisseurs et que le commandant de batterie - qui n'était autre que mon père - attendait l'ordre d'ouvrir le feu. En vain. Il reçut finalement celui de ne pas tirer et entra aussitôt en dissidence avec son unité pour rejoindre les Alliés en Algérie avec armes et bagages au nez et à la barbe des Allemands. Le lendemain matin, ceux-ci, ne voulant pas croire que les gros projecteurs de D.C.A. avaient pu être emportés, firent labourer la position de la batterie à la charrue.

Sabotage des installations de la 31ème batterie du 412ème Régiment d'Artillerie de D.C.A. à Sidi-Daoud, le 9 novembre 1942, avant de passer en dissidence à l'arrivée des Allemands.

Les familles des dissidents, demeurées sur place, eurent à subir durant six mois l'occupation allemande et celle de l'armée italienne. Privations, vexations, bombardements et rumeurs alarmantes furent leur lot quotidien. L'armée italienne en Tunisie était composée essentiellement de Siciliens. Ils étaient quelque peu méprisés des soldats allemands.

On imagine l'angoisse des chefs de famille «passés de l'autre côté», comme on disait alors, à la vue des escadrilles alliées qui, au printemps 1943, commencèrent à déverser quotidiennement leurs cargaisons de bombes sur les ports de Tunis et de la Goulette, non sans bavures... A plusieurs reprises des bombes tombèrent autour de la maison. Par miracle nous n'avons pas été touchés. Le Résident Général en Tunisie était alors l'amiral Estéva. Si on peut lui reprocher d'avoir apporté sa collaboration à l'intervention des troupes de l'Axe en Afrique du Nord, il n'en demeure pas moins que les familles des dissidents lui doivent de ne pas avoir été déportées en Allemagne.

Courage ou témérité ?

Notre mère, en bonne Lorraine qui avait connu dans sa jeunesse le premier conflit mondial, nourrissait à l'égard des «boches» une haine viscérale. Un dimanche, à Carthage, à la sortie de la messe, alors que nous nous dirigions vers le musée Saint Louis où nous rencontrions régulièrement le père Lapeyre après que le frère Agaton, avec son accent alsacien, nous eût reçus chaque fois chaleureusement en ouvrant la petite porte de bois donnant accès au jardin, nous croisâmes deux officiers allemands qui s'arrêtèrent admiratifs devant notre sœur Eveline, blondinette de sept ans. L'un d'eux se hasarda à un commentaire que n'apprécia pas du tout ma mère : «Oh ! Cholie pitite fille, comme Allemand». La réplique fut instantanée : «Non, Monsieur, comme Française ! Au revoir, Monsieur !» J'aurais voulu être dix pieds sous terre. Les deux officiers poursuivirent leur chemin avec un petit sourire amusé. Ouf ! J'ouvre ici une parenthèse pour dire que le père Lapeyre nous rappelait souvent qu'en entrant dans le jardin du musée,* nous mettions les pieds en terre française. En effet, avant même que le protectorat fût établi en Tunisie, en 1881 lors du traité du Bardo (banlieue de Tunis où nous avons habité quelques mois avant de nous installer au plateau Charles Quint en 1938) le bey de l'époque, à la demande de Ferdinand de Lesseps alors consul de France à Tunis, transféra en toute propriété à Louis Philippe, roi des Français, quelques mètres carrés de terre sur la colline Byrsa où mourut de la peste Louis IX (Saint Louis) le 25 août 1270 lors de la huitième croisade qui fut un désastre, une grande partie de l'armée ayant été décimée par cette maladie. Grâce à ce cadeau irrévocable, même à l'heure présente, il reste à la France, sur ce haut-lieu, trente mètres carrés qui sont terre française dont nul ne peut contester la propriété. Refermons la parenthèse.

CARTHAGE - Entrée du Jardin-Musée de Saint-Louis - ND Pot.

En arrière plan, la chapelle Saint Louis.

Nous avions recueilli, durant ces six mois d'occupation la femme d'un sous-officier, Marguerite Shredk, une Alsacienne comme son nom l'indique, et ses deux filles. Elle non plus n'avait pas froid aux yeux. Les soldats italiens avaient pris l'habitude de venir poser culotte sur la bande de ciment qui longeait la villa Dar Echott face à la mer, à Khéreddine. Ils avaient pris l'endroit pour leurs latrines. Sur une cinquantaine de mètres, l'endroit était couvert de «sentinelles». Marguerite Schreck nous dit un jour qu'elle avait une idée en tête pour dissuader ces malotrus de venir se soulager à cet endroit. Je la vis un jour remplir un seau d'eau et se diriger vers la balustrade surplombant la bande de ciment. En moins de temps qu'il faut pour le dire, elle vida son seau d'eau sur celui qui venait de s'installer. Un cri d'effroi. L'homme quitta la place en vociférant des menaces.

Le lendemain, un soldat italien se présenta à la grille de la villa Dar Echott à Khéreddine, menaçant. C'était celui qui avait pris le seau d'eau sur la tête. Ma mère le reçut en lui conseillant de ne pas venir nous importuner car elle possédait un révolver dont elle savait se servir. Le lendemain, nous trouvâmes une grosse pierre qui avait traversé le vasistas.

Le jour même où mon père rentra à la maison à l'issue de la campagne de Tunisie, il alla trouver, pistolet au poing, les Siciliens qui avaient quitté leur uniforme, les enjoignant de venir sur le champ nettoyer les saletés qu'ils avaient faites. Je me souviens que nous étions sur le point de passer à table. Le premier repas en famille depuis six mois. Soudain, au milieu du repas, un coup de sonnette. C'est moi qui suis allé ouvrir. Un homme que je ne connaissais pas demanda s'il fallait laver la bande de ciment. Je fis part de sa demande à mon père qui répondit en souriant : «Bien sûr !».

Une autre anecdote illustre bien l'état d'esprit dans lequel se trouvait ma mère à l'époque. Lorsque nous avons quitté le Lazaret pour Khéreddine, avant la campagne de Tunisie, ma mère, mes frères et ma sœur allaient assister à la messe à l'église du Kram, le plus souvent à pied, quelquefois en empruntant le TGM. Je m'y rendais avec eux lorsque j'étais en vacances. Je tiens l'anecdote de ma mère, de mon frère cadet et de ma sœur Eveline qui étaient présents lors de l'événement. Contre toute attente, lorsqu'ils pénétrèrent dans l'église, celle-ci était pleine de soldats italiens. Ma mère esquissa alors un mouvement de recul et alla tout de même se placer avec sa progéniture en avant, au deuxième rang. Au bout de quelques instants, l'assistance se mit à crier : «Viva il duce !». Immédiatement, ma mère se retourna, outrée, en lançant un «Qu'est-ce que c'est que ça ?» qui lui valut d'être prise à partie sur le champ par une matrone vêtue de noir : «Qu'est-ce que vous avez contre les soldats italiens ?» ; ma mère lui répondit qu'ils n'avaient pas à crier ainsi dans une église. Le ton monta : «C'est la messe des soldats italiens !», rétorqua la femme, menaçante, prête à en venir aux mains. Elle entraîna ma mère à la sacristie en lui disant qu'elle allait devoir s'expliquer devant le capitaine aumônier. Celui-ci avait déjà retiré ses vêtements sacerdotaux et revêtu son uniforme. La femme prit immédiatement les devants en accusant ma mère de n'avoir pas respecté les soldats italiens. Ma mère ne se démonta pas et expliqua qu'elle n'admettait pas ce genre de comportement dans une église. Et d'ajouter : «Je ne cache pas que mon mari est passé de l'autre côté et se bat en ce moment contre vous.» La réponse du capitaine mit fin à toute polémique : «Mais, Madame, vous nous faites un très grand honneur d'assister à notre messe.» Et il ajouta ! «Nous commandons à une bande de voyous !» Sans commentaire.

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* Le webmaster croit savoir que seul l'emplacement de la chapelle Saint-Louis a bénéficié de l'extraterritorialité.

Souvenirs racontés par Pierre PURSON

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1942 - 1943

La guerre avait éclaté en 1939, mais cela avait été sans grandes conséquences apparentes sur notre mode de vie et nous vivions dans une apparente tranquillité, la grande question étant : comment cela finira-t-il ?

J'avais acheté, avec l'argent que m'avait laissé mon parrain en mourant, un magnifique poste de T.S.F. à 6 lampes avec un œil magique. Ayant toujours eu un très mauvais sommeil, il m'arrivait souvent d'écouter les diverses émissions que l'on pouvait capter, surtout la nuit où la propagation est meilleure. C'est ainsi que dans la nuit du 7 au 8 novembre 1942, vers 3 heures du matin, j'entendis un appel disant en français, mais avec un accent très fortement anglo-saxon, que les Alliés étaient en train de débarquer en Afrique du Nord. Sur le moment je me dis que c'était encore un de ces communiqués de propagande comme il y en avait beaucoup à l'époque. Mais le disque se répétait sans cesse, alternant avec ce qui me parut être la version anglaise du texte. J'étais très intrigué et sceptique à la fois. Je me levais et allais jusque sur la plage pour voir s'il y avait quelque chose. La maison n'était, en effet, qu'à une cinquantaine de mètres à peine du rivage. Mais non, tout était calme, pas un bruit, pas une lueur, rien.

Je rentrais à la maison et j'écoutais à nouveau cet étrange communiqué qui se répétait inlassablement. Du coup j'allais réveiller mes parents, ma mère en particulier qui savait parfaitement l'anglais ayant vécu dix ans à Londres autrefois. Elle écouta et traduisit le message confirmant un débarquement en Afrique du Nord, particulièrement au Maroc et en Algérie où quelques combats avaient lieu.

Nous étions partagés entre la joie et l'incrédulité, mais il nous fallait attendre pour voir ce qui allait se passer. Et ce ne fut pas long !

Mes parents, ma sœur et moi étions sortis dans le jardin après déjeuner, lorsque nous vîmes, venant d'El Aouina, un chasseur français se diriger vers la mer, tranquillement. Trois ou quatre minutes plus tard, ce même chasseur était de retour en sens inverse, mais cette fois-ci de toute la vitesse possible de ses moteurs. Quelques minutes après, nous vîmes arriver vingt, peut-être trente JU 52, escortés par une nuée de chasseurs Messerschmitt volant en tous sens autour des avions lourdement chargés. C'étaient les Allemands qui arrivaient pour s'opposer aux Alliés qu'ils pensaient rencontrer immédiatement, peut-être même dans les faubourgs de Tunis. Hélas, ceux-ci étaient encore bien loin et ont laissé tout leur temps aux envahisseurs pour amener hommes et matériel pour ce qui sera la guerre de Tunisie.

Dès le lendemain, le 9 novembre, avec l'assentiment de mes parents, sans la moindre hésitation, je partais m'engager. Je venais d'avoir dix-huit ans quelques semaines auparavant et il me semblait naturel et indispensable de partir en guerre contre les Allemands et les chasser hors de France. Il faut dire que ma famille est d'origine lorraine, d'un petit village au-dessus de Bar-le-Duc et que nous avons beaucoup souffert des exactions des Allemands qui ont envahi la France à plusieurs reprises. Quatre Purson tués en 1870 dont deux fusillés sans raison apparente, neuf tués en 1914/1918,...

Je me rendis à Tunis-Marine, au siège des bureaux de la marine militaire et y signai un engagement de trois ans pour servir comme radio dans un sous-marin, mon rêve de toujours, rendez-vous étant pris pour le lendemain pour mon incorporation définitive.

Je me présente donc le lendemain matin, ma petite valise à la main, aux bureaux de la Marine et je suis fort étonné de voir l'agitation qui y règne. Les bureaux sont complètement chamboulés. Il y a des papiers partout sortant des armoires ou des tiroirs vidés. Dans la cour, un feu est allumé et les marins viennent y jeter des papiers et des dossiers entiers. Je rencontre alors le gradé qui a pris mon engagement la veille et lui demande ce qui se passe. Il me dit alors : les Allemands vont arriver d'une minute à l'autre et nous sauvons ce qui peut être sauvé, détruisant tout le reste, particulièrement ce qui est secret. En ce qui te concerne, rentre chez toi et attends des temps meilleurs, car si tu restes avec nous, tu vas être transféré à Bizerte et fait prisonnier, et ce serait dommage d'être fait prisonnier sans avoir combattu.

J'étais atterré par cette nouvelle et ne savais plus que faire. Je donnais pendant quelques moments un petit coup de main aux marins pour les aider dans leur besogne lorsque des Allemands sont arrivés et ont demandé aux militaires français de se rendre, ce qu'ils ont fait sans opposer de résistance. Voyant cela, je profitais de la pagaille qui s'ensuivit pour m'éclipser le plus rapidement possible sans demander mon reste. Et c'est ainsi que prit fin ma longue et brillante carrière militaire dans la marine !

Je rentrais donc à la maison, déçu, mais bien décidé à faire quelque chose dès que l'occasion se présenterait. Pour l'heure, il ne me restait plus qu'à retourner au lycée Carnot.

Quelques jours plus tard, le TGM ne circulant plus en raison des réquisitions et de la destruction partielle de l'usine électrique de la Goulette par les premiers bombardements, il n'était plus possible pour les banlieusards de se rendre à Tunis. C'est là que le rectorat a décidé de créer une annexe du lycée à l'Institut Océanographique de Douar-Chott...

J'ai donc continué ma scolarité et j'attendais la première occasion pour partir rejoindre une unité française combattante, peut-être ce général LECLERC dont on commençait à entendre parler...

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Note du webmaster : Dès la libération de la Tunisie, Pierre PURSON rejoignit la colonne LECLERC en Tripolitaine. Il participa au débarquement en Normandie avec la 2ème DB , au sein de laquelle il combattit vaillamment.

Le Kram d'hier et d'aujourd'hui

(Articles parus en 2001 dans l'hebdomaire «Tunis-Hebdo»)

Note du webmaster : Je remercie vivement Monsieur M'rad Bey Ben Hassine Abdelaziz qui a eu l'obligeance de m'adresser ces coupures de presse. Celles-ci évoquent les charmes du Kram d'hier et dénoncent, en le déplorant, un certain état de fait actuel, tout en nous renseignant sur quelques détails historiques.-L.X.

Le charme perdu du Kram

Le Kram-Lagha. Ainsi se nommait le Kram, du moins la partie «est» de cette ancienne plantation de figuiers et d'oliviers, qu'un ministre des armées du bey avait convertie en domaine verdoyant et enchanteur. Le bordj Lagha, perché au sommet d'un promontoire, dominait ses vastes terres. Il n'en reste aujourd'hui qu'une modeste villa, encore occupée par la famille de ce ministre.

Des chroniqueurs rapportent que le Kram était, jadis, un joyau de la banlieue et une station balnéaire assidûment fréquentée par une partie de l'aristocratie d'antan, des familles tunisoises et des hauts fonctionnaires de l'administration coloniale. Cette cité qui, depuis un certain temps, a perdu son charme et sa tranquillité, est devenue très étendue. En dépit de la déconcentration des pouvoirs communaux, cette mesure, à long terme, s'est avérée insuffisante, d'où la récente décision présidentielle, ô combien bénéfique et qui tombe à point, de créer une municipalité du Kram.

Le cachet original de cette cité en tant que résidence d'été est à jamais effacé pour être remplacé par celui de cité dortoir à laquelle à laquelle ont été adjoints des quartiers populeux et commerciaux totalement désorganisés, sans respect pour la réglementation en vigueur et pour l'environnement. De belles villas aux jardins verdoyants, chaque jour, disparaissent pour céder la place à des édifices en béton , sans aucune harmonie et sans respect pour l'environnement. On déracine les arbres, source de vie, et notamment les palmiers séculaires, pour les remplacer par des blocs de ciment armé.

Rien qu'à voir l'état de l'artère principale, avenue Habib Bourguiba, et son commerce hétéroclite, le visiteur se rendra compte de l'état de la ville. Sur cent cinquante mètres environ, il y a des casse-croûtiers et des magasins de chaussures comme nulle part ailleurs. Comme cela ne suffit pas, des fripiers et des vendeurs d'articles de la rue Zarkoun ouvrent des boutiques sur cette artère intercommunale qui relie Tunis-Goulette-Carthage-Marsa. Des vendeurs hétéroclites occupent une bonne partie du trottoir forçant les piétons à emprunter la chaussée au risque de se faire renverser par des voitures.

Comble de malheur, une école, la plus ancienne de la banlieue nord, sise derrière le kiosque à essence, est démolie pour être convertie, d'après les démolisseurs sur place, en immeubles d'habitation. Quant à la plage, mieux vaut ne pas en parler.

Un conseil d'un fervent ami de la nature : tâchez de préserver ce qu'il en reste au Kram de touffes d'herbes. L'oxygène commence, partout, à manquer.

B.A./Salammbô

Le Kram

Une question de mentalité

J'ai lu avec beaucoup, d'émotion et de nostalgie l'article qu'a écrit B.A. de Salammbô. Il m'a fait revivre l'époque qu'il a su si bien décrire et qui restera toujours gravée dans la mémoire de tout Kramiste qui se respecte.

Mais, malheureusement, ce Kram-là est bel et bien mort ; il a été assassiné par le laxisme et le laisser-aller de la Municipalité, et rien ne pourra le ressusciter.

Nous avons la triste impression d'être livrés pieds et poings liés à la crasse, au délabrement, à l'anarchie et au mauvais goût des nouvelles constructions, aux égouts qui débordent à chaque saison estivale en dégageant des odeurs nauséabondes, aux montagnes d'ordures dans chaque coin de rue, aux chaussées défoncées, aux herbes qui poussent tout au long des trottoirs et à tant d'autres plaies, sans parler du manque de civisme des nouveaux habitants de cette malheureuse localité, qui n'hésitent pas à jeter des sachets d'ordures par les fenêtres, à laver à grande eau leurs balcons en déversant cette eau polluée sur la tête des passants.

Hélas, monsieur ou madame B.A. de Salammbô, il ne nous reste que nos yeux pour pleurer sur le charme perdu du Kram.

Hassiba AGHA - Le Kram

Les figuiers du Kram

Natif du Kram, c'est avec un vif intérêt que j'ai eu le plaisir de lire l'article de Madame Hassiba Agha (Tunis-Hebdo du 14/05/2001), petite fille de feu Mostfa Agha, propriétaire de la vaste plantation de figuiers dont parle avec brio l'article «Le charme perdu du Kram», paru dans Tunis-Hebdo du 30/04/2001.

Je me permets d'adjoindre ma voix à celles qui précèdent, en sollicitant des dirigeants de la nouvelle municipalité, auxquels je souhaite de tout cœur pleine réussite dans leur mission, d'axer leur attention sur ce qu'il reste, effectivement, de verdure dans l'ancien Kram. Leur tâche sera des plus ardues lorsqu'il s'agira de forcer les citoyens récalcitrants à se conformer à la réglementation afférente à la préservation de la nature et au respect des clauses du cahier des charges relatives à l'aménagement des espaces verts pour toutes nouvelles constructions ; il en sera de même pour la conservation des arbres de toute nature dans les villas qui ont tendance à disparaître pour céder la place à des immeubles. L'air en effet se raréfie, circule avec difficulté et, à certains moments de la journée, devient irrespirable du fait de la pollution ambiante, sous l'effet de la chaleur, de la fumée des voitures et à certaines actions néfastes causées par l'homme... Le nombre sans cesse croissant des immeubles, qui se construisent en hauteur exagérée, contribuent d'une façon notoire à empêcher l'air frais de circuler.

L'école primaire de garçons de la rue Mermoz

Quand à l'école de la rue Mermoz (Sinaï) citée dans l'article, la plus ancienne de la banlieue, édifiée au début du XXe siècle, dont le responsable français était à la fois directeur de l'établissement et receveur des PTT, elle est devenue avec ses 2000 m2, un dépotoir où l'on jette de partout des gravats et des débris. Son bâtiment principal qui vient d'être démoli aurait pu servir de local pour la nouvelle municipalité et classé, en tant que tel, patrimoine à préserver. Les arbres fruitiers, ceux à fleurs de fel et de jasmins, et autres plantes qui garnissaient cet espace ont presque tous disparu, et les rares palmiers qui demeurent encore debout seront, sans nul doute, déracinés pour laisser la place au béton, seule devise connue du Kram.

Je voudrais par la même occasion rappeler que nos ancêtres nous ont appris que les belles et succulentes figues du Kram étaient, dans un temps pas lointain, une denrée rarissime qui s'exportait vers l'étranger. A se rappeler, par la même occasion, le geste de Caton l'Ancien qui a exhibé devant le Sénat de Rome deux grosses figues, signe de prospérité de Carthage, en prononçant la phrase célèbre : «Delenda est Cartago» (Il faut détruire Carthage). Ces figues qui ont scellé le destin funeste de Carthage ne provenaient-elles pas - qui sait ? - de la fameuse plantation de figuiers Agha du Kram, à jamais disparue ?

Je clôture par le conseil déjà prodigué dans la correspondance de Tunis-Hebdo susmentionnée : «Tâchez de préserver ce qu'il reste de touffes de verdure ; l'oxygène commence à manquer». Il y va de la survie de nos enfants.

M'rad Bey Ben Hassine (Abdelaziz) - Le Kram

«Le Kram» est une abréviation francisée de «Kram El Agha»

(Survol historique extrait d'un ouvrage en cours d'élaboration de M. Abdelaziz BEY)

L'historien et homme de lettres, le Professeur Mohamed El Aziz Ben Achour, dans son magnifique ouvrage «Catégories de la société tunisoise dans la 2ème moitié du 19ème siècle», parlant du fondateur de la dite cité, écrit, se référant à Mustapha Agha : «...vivant paisiblement en son palais de la région de Carthage, au milieu d'un vaste verger dont les figuiers sont à l'origine du nom du village qui s'est créé plus tard à cet endroit...». Le lieu-dit «Le Kram» est, en effet, une abréviation francisée de kram' al' Agâ. A son tour, Maître Raoul Darmon, dans «La Goulette et les Goulettois» parle du Kram en ces termes : «... Puis venait le groupe du Kram et celui du vieux Kram, ce dernier avec son immense oukala où séjournaient de préférence des Musulmans et des Juifs, originaires de Livourne. Dans la direction de l'ouest s'étendait l'imposante forêt de figuiers qui a donné son nom à la localité.»

Le Kram, comme le laisse entendre le chroniqueur Ben Dhyaf, repris plus haut par M. Ben Achour, qui, à l'heure actuelle, est ministre de la culture et du patrimoine, appartenait aux jardins de Carthage. Le territoire, que le 1er Mouchir Ahmed Bey avait attribué à son ministre de la guerre, Mustapha Agha, s'étendait jusqu'à la colline Saint Louis. Ceci a été confirmé par Maître Darmon lorsqu'il enchaîna dans ses notules : «... Plus tard, et à une époque moins éloignée de nous, il sera question de cette forêt. Lors de la prise de possession du siège archiépiscopal de Carthage, le Cardinal Lavigerie avait eu l'idée de faire placer une statue de St Louis sur la chapelle édifiée sous Louis Philippe sur le lieu où le pieux monarque serait mort, chapelle aujourd'hui, malencontreusement, remplacée par un gisant disproportionné». ...

Abdelaziz BEY

Souvenirs racontés par Roger ROUTIN

Note du webmaster : Il s'agit en réalité d'un long message reçu de M. Roger Routin. Il est tellement riche en souvenirs que j'ai souhaité pouvoir le publier à la page «Souvenirs, souvenirs» du site «Tunisie-France», avec l'aimable autorisation de son auteur.

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Message du 17 juin 2007

Bonjour, M. Louis Xueref

Mon frère Claude vient de m'indiquer votre site. Je viens de m'y inscrire. Mon nom : Roger Routin, né en 1930, rue St Cyprien, à La Goulette. Du côté de ma mère, nous sommes apparentés aux La Planeta (mes cousins), que j'ai trouvés également sur votre site. Mon grand-père La Planeta avait, avant guerre, un chantier de construction navale sur l'ancienne Darse, aujourd'hui comblée, derrière la Petite Sicile. Mon père, Jules Routin, était venu d'Algérie, dont il était natif, comme radio et travaillait à l'hydrobase de Kherredine. Avant guerre et quand il était de service le dimanche au gonio, nous allions le rejoindre, à pied, avec ma mère (quand il faisait beau...). Nous prenions le TGM jusqu'à l'Aéroport et ensuite, sur les bords du lac, les abattoirs et par la route de Tunis. C'est là toute mon enfance et un goût immodéré pour les choses volantes qui me tient encore. Retraité, j'ai quelque 8 000 heures de vol. Pilote professionnel et instructeur, je continue à former des pilotes en Aéro-club à Etampes (Essonnes). J'ai appris à piloter, étant contrôleur de navigation à El Aouina (1949), au Djebel Ressas sur planeur.

Ce que je trouve remarquable c'est que nos parcours se sont croisés, en particulier pendant l'occupation. A l'arrivée des Allemands, mon père s'échappait de Tunis à la toute dernière minute, par la dernière micheline qui quittait la gare de Tunis en emportant l'or de la Banque de Tunisie vers l'Algérie. Il fut le seul à partir de l'Aviation Civile. Quand il revint, en officier d'aviation, engagé pour la durée de la guerre (j'ai aimé de retrouver cette qualification dans votre texte) il est clair que toute la direction de l'Aviation Civile ne lui a pas sauté au cou ! Après 14 jours sous les bombardements à la rue St Cyprien, le S.O.L.(Service d'Ordre Légionnaire) nous évacuait et nous logeait à Salammbô, dans une villa, dont les propriétaires, colons, étaient absents et vraisemblablement bloqués sur leur propriété ; c'était la villa des Gasq... Le S.O.L. avait fait l'inventaire des meubles, rassemblés dans une pièce, sous scellés. Nous avons conservé d'excellentes relations avec les Gasq après la guerre et notre retour à La Goulette. En effet, ils avaient retrouvé toutes leurs affaires et leur villa en état. Cela n'avait pas toujours été le cas dans d'autres villas réquisitionnées. Bien sûr, j'ai très bien connu les Guerra, Malabave, et autres Goulettois, en ayant fait partie de la Goulette-Sports. ... Mais encore mieux, vous parlez de Jojo Germain. Jojo habitait à La Goulette Casino, sa soeur était au cours complémentaire de La Goulette avec moi (Directrice : Mme Leroy, M. Leroy étant professeur) et il était un de mes collègues au Contrôle de Navigation à El Aouina. Ce n'est pas tout, Jojo s'était marié avec la soeur de mon vieux complice, Jean Sadoski, qui habitait à la Douane à La Goulette et dont le père était adjudant-chef aux tirailleurs. Passons aux Coeurs Vaillants dont j'ai fait partie à La Goulette et aux éclaireurs du Kram avec les frères Balma.

Au cours d'un bombardement exécuté en plein jour par les Américains sur le port de La Goulette, 3 énormes péniches en bois se trouvaient sur le terre-plein de l'usine électrique. Dès l'alerte, tous les ouvriers quittèrent l'usine et se réfugièrent sous les péniches, supportées par des fûts de 200 litres ; le souffle des bombes, tombées tout autour, chassa les fûts et les péniches écrasèrent environ 150 personnes. Nous sommes partis toute une troupe d'éclaireurs, à pied, depuis le Kram et avons passé des heures à dégager les cadavres, en majorité des musulmans, qui furent transportés au Kram à la mosquée, en face de laquelle, semble-t-il vous habitiez. Elle était dans la rue descendant du Café de Paris (Balma) sur une place...

La tragédie du naufrage des éclaireurs du Kram, est un évènement qui a marqué cette partie de ma jeunesse. Pour moi, c'étaient nos aînés , et il y avait une incompréhension totale à leur disparition brutale.

Et puis, ma mère me racontait ce cyclone de 1930, l'année de ma naissance. J'ai encore des photos de moi dans mes langes, au bout de la plage de La Goulette, avec des cabines de bains détruites... Pendant des années, je plongeais, plus tard, au pied du mole, pour prendre des oursins dans les énormes débris en béton des parcs à huîtres qui avaient été détruits par ce fameux cyclone.

Pour finir, avec mon vieux frère Pierre Allegro de Kherredine et Roger Louis du Kram, nous avions remonté la 11ème Tunis (Scouts marins) à La Goulette en 1948, dans un local prêté par les pilotes du port. Bien sûr, il ne faut pas oublier le passage obligé par l'institut océanographique de Douar Chott, avec son phoque. Mais surtout le fait que, quand il faisait chaud, on ouvrait les grandes baies qui donnaient sur les jardins et, l'appel terminé, quelques loustics trouvaient le moyen de se glisser dehors à quatre pattes...

Ancien élève de l'Ecole Nationale Professionnelle de l'Air (Cap Matifou - Algérie - Promotion 1946), je faisais le constat du peu de besoin en pilotes de l'après-guerre (si l'on tient compte de tous les démobilisés). L'opportunité a voulu que je me trouve sur la recherche d'une société en Indochine, qui cherchait un chef d'atelier et que le fait d'être breveté pilote était un plus (compte tenu de la guerre en cours). Je quittais l'Aviation Civile et débarquais à Saïgon en septembre 1953. Je devais y rester 23 ans, passer ma qualification d'ingénieur, monter mon propre atelier et, après moult aventures, qui prolongeaient celles de l'occupation en Tunisie, partir en laissant tout derrière après la chute de Saïgon en 1975, content d'en sortir sur mes deux pieds. L'aventure continua, elle avait si bien commencé ! Ce fut 4 ans sur les champs de pétrole onshore et offshore de Bornéo et de la Nouvelle-Guinée. Huit ans d'expertises industrielles sur l'Afrique (Depuis Dakar jusqu'à Libreville, de la Haute-Volta au Niger), un an au Sultanat d'Oman, pour le montage d'une usine ; et pour finir, sept ans et demi en Corée du Sud, directeur du Programme de Coopération Industrielle France-Corée. Un parcours intéressant pour un gamin de La Goulette !!!

Roger Routin

Souvenirs racontés par

M'rad Bey BEN HASSINE (Abdelaziz)

(Extraits d'un livre en préparation)

LE CIMETIERE DU KRAM

Maître Raoul Darmon nous rapporte que les habitants de la Goulette et du Kram, toutes confessions confondues, devaient, selon le cas, enterrer leurs morts à Tunis pour les chrétiens et les juifs, à la Marsa et à Douar-Chott pour les musulmans. C'est ainsi qu'un cimetière a été réservé à la population chrétienne de la Goulette et ses environs. Il se trouvait aux lieux et place de l'actuel Hôtel de Ville. Les aménagements effectués à la Goulette ont incité les responsables communaux à implanter un nouveau cimetière à l'Aéroport. Au début de l'été 1888, l'ancien cimetière fut désaffecté et les dépouilles furent transférées au Kram. Des carrés séparés ont été édifiés pour accueillir les catholiques, les protestants, les orthodoxes, les juifs et même les musulmans. A l'instar des juifs, c'étaient des musulmans naturalisés français dont la sépulture n'était pas acceptée dans les cimetières musulmans. Ce serait le seul cimetière en Tunisie où se trouvaient réunis dans la mort les dépouilles des gens de religions différentes et, pour ceux qui n'y croient pas, quelle belle leçon de tolérance devant la mort !

Tant de fois, élève de l'école franco-arabe de M. Mazué, m'y suis-je rendu en compagnie de mes camarades de classe, à l'occasion de l'enterrement d'un de leurs parents ! Nous étions toujours accompagnés de notre maîtresse de classe.

Le cimetière était situé dans une zone marécageuse, généralement entourée d'eau, notamment en hiver. Un sentier surélevé de terre battue traversait cet étang, qui jadis faisait partie du lac El Bahira, permettant aux corbillards et leurs accompagnateurs d'atteindre le cimetière. Ce chemin reliait la route principale du Kram à El Aouina, au cimetière.

Je me rappelle encore la leçon de choses sur la botanique que nous avait faite Mme Serran, en attendant l'arrivée d'un convoi funèbre ; elle nous montrait la forêt dense dont était doté le cimetière et s'arrêtait presque devant chaque arbre pour nous parler de ses particularités. Ce que j'ai retenu, c'était la contribution des habitants de la localité, jointe à celle de la Municipalité, pour doter ce lieu d'arbres divers et rares dont la plupart étaient importés.

Une des dernières Françaises que je me rappelle encore, inhumée au Kram, était Madame Angeline Romano la belle-mère de Monsieur Charles Pace, l'exploitant de l'hôtel-bar-restaurant «Le Palm Beach». Ce devait être en 1954/1955. Cette dernière âgée de 67 ans environ, était décédée d'une mort naturelle, alors que seulement quelques mois auparavant la foudre était tombée sur le café. Une gerbe de feu traversa la chambre à coucher de M. Charles et atteignit de plein fouet le lit, sans avoir causé beaucoup de dégâts. Monsieur Charles et sa femme, à cette heure tardive de la nuit, étaient encore au bar ; instinct de conservation ou pur hasard ! Qui sait ?" Monsieur Charles Pace est décédé en février 1972 à Marseille.

Ce cimetière a été désaffecté en 1995 et les dépouilles furent transférées, en grande partie au Borgel. Des avis ont été publiés par l'intermédiaire des consulats respectifs pour informer les familles du projet de désaffection du cimetière et les inviter à prendre les dispositions nécessaires en vue de transférer les restes des leurs dans les meilleurs délais. Ceux des Français, des Italiens et des Maltais, en particulier, qui ont eu connaissance de cet appel, se sont rendus sur place en vue de procéder par eux-mêmes à la levée des corps. Certaines dépouilles ont été réinhumées au Borgel, alors que d'autres ont été expatriées. Hélas, il y a des anciens du Kram, qui n'ayant pas été alertés à temps, n'ont pas trouvé trace des restes de leurs proches ; telle la remarque de Monsieur Louis Xueref : «Je suis particulièrement sensible au fait que vous ayez songé à évoquer le cimetière de l'Aéroport. Mon père, en 1958, et ma sœur aînée, en 1942, y ont été inhumés. On a appris, un jour, que ce cimetière avait été supprimé et que toutes les dépouilles avaient été transférées au cimetière du Borgel. Lors de mon dernier voyage en Tunisie, j'aurais voulu me recueillir sur la tombe de mes deux êtres chers disparus ; hélas, je n'ai pas retrouvé leur trace au Borgel, car souvent le transfert s'est effectué anonymement. La Tunisie indépendante a fait incontestablement de belles réalisations ; elle est en droit d'en être fière à juste titre ; mais des décisions, qui consistent à faire si peu de cas du souvenir de ceux qui ont été inhumés en terre tunisienne, après y avoir vécu pendant des années de labeur, d'amitié et même de fraternité entre gens de toutes origines et de toutes confessions, ne font pas honneur à ceux qui les prennent.»

Ce cimetière et l'étang qui l'entourait ont aujourd'hui disparu. Cet étang qui, en hiver, se transformait en un vrai lac, arrivait jusqu'au mur du quai de la gare de l'Aéroport et constituait un rempart contre le sédentarisme et la gourbification. Mais, voilà que la main destructrice de l'homme, qui n'a aucun respect pour la nature et l'environnement, les a souillés. L'équilibre naturel que constituait ce petit lac, avec ses oiseaux, ses canards, ses petits poissons multicolores, est à jamais rompu. Le sédentarisme que les anciens ont tout fait pour bannir, s'est depuis peu installé ; le lac desséché, comblé de gravats, de terre et de tout autre remblai constitue aujourd'hui à lui seul une cité désordonnée et surpeuplée.

Une image pleine de souvenirs me revient : celle où, dans l'attente du TGM, penché sur le rebord du mur de la gare de l'Aéroport, je fixais l'onde qui au gré des vagues faisait se tortiller les petits poissons aux couleurs disparates et frappait la berge de son agréable clapotis. De cet endroit, l'horizon se dessinait à l'infini. C'était le vide ; seul, le cimetière trônait au centre du lac ; à gauche, un peu plus loin, les abattoirs du Kram et plus au sud l'héliport où accostait l'hydravion postal. Dans «Itinéraire», Sayda Alya, parlant du lac, disait : «J'étais dans un état de dépression lamentable due à la remontée dans la région de la nappe phréatique... Je voulais aller où je ne verrais plus mes arbres mourir parce qu'on voulait purifier le lac de Tunis».

Une judicieuse initiative enfin a été récemment prise, grâce à la sollicitude présidentielle qui accorde un intérêt grandissant à l'écologie et à l'environnement, celle d'intégrer le site du cimetière dans le projet du parc public «Montazah El Kram», protégeant ainsi cet endroit de l'envahissement des constructions anarchiques et préservant de la disparition le peu d'arbres qui restent encore dans la localité.

Le cimetière chrétien du Kram

Le cimetière (son emplacement actuel)

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L'EGLISE DU KRAM

A la fin du XIXème siècle le Kram faisait partie avec Khéreddine et Salammbô de la paroisse de Carthage. Comme les sentiers, à défaut d'autres chemins à emprunter jusqu'à la colline de Carthage, étaient difficiles, le Kram fut rattaché en 1895 à la paroisse de la Goulette, créée en 1838. Sachant que cette agglomération naissante était encore peu développée et que sa population n'était pas importante, des baraquements pour des militaires avec un hôpital de campagne, ayant des sœurs de Saint Joseph comme soignantes, ont été, alors, jugés suffisants. Le père Delattre, curé de la paroisse de Carthage, célèbrera le 18 août 1888 le premier service religieux dans un local loué, pour la circonstance, à un particulier. La même année, l'abbé Auguste Fernand Leynaud, né en 1865, originaire du diocèse de Viviers, curé de la Goulette, bénit une chapelle installée également dans une chambre louée à des tiers ; celle-ci, si mes souvenirs sont exacts, était située à côté du vieux marché, face au café de Paris. Selon ce que rapporte Maître Raoul Darmon dans ses notules sur la Goulette et les Goulettois, le curé de la Goulette viendra chaque semaine y célébrer une messe et y créera une chorale de jeunes filles.

Ce n'est qu'un peu plus tard que les estivants découvrent un site merveilleux pour leur villégiature et les gens commencent à s'y installer petit à petit. La chapelle sera construite en 1903 et bénie par l'abbé Saliba (Il y en a deux, originaires de Malte, selon l'ordo : SALIBA Xavier, né en 1863 et Barthélemy né en 1872), curé de la Goulette en 1901. Elle sera érigée en paroisse à la fin de l'an 1915. Toutefois, les paroissiens se faisant rares neuf mois de l'année, des prêtres soldats se chargent de la petite agglomération. Deux ans plus tard, soit fin 1917, des habitations éparses commencent à s'ériger au Kram.

L'Archevêque de Carthage Primat d'Afrique, Mgr. Combes, visite le lieu du culte et bénit en grande pompe l'autel en marbre que les paroissiens du Kram et de Khéreddine ont payé de leurs propres deniers.

Mgr COMBES

En 1924, une grande messe fut célébrée à l'occasion de Noël, suivie d'une procession à laquelle prirent part les enfants qui avaient communié et leurs parents. La paroisse "Saint Augustin"- car tel est son nom- commence à s'emplir et des sœurs, infirmières diplômées, prodiguent gratuitement des soins à domicile. Une bibliothèque assez fournie y étale ses trois cents volumes.

En 1926, une salle d'œuvres destinée à recevoir 400 personnes est édifiée et, à cette occasion, est donnée une fête à laquelle tout Le Kram prend part y compris des Tunisiens et des Tunisiennes voilées. Dans cette salle des cours de dactylographie, de sténographie, de musique, d'hygiène, de dessin, de peinture, de broderie et même de théâtre sont donnés avec assiduité.

Il est, entre autres, rapporté qu'un Italien ayant échappé aux affres de la première guerre mondiale a exprimé le vœu de doter la paroisse d'une belle statue. Il serrera la ceinture et économisera de l'argent durant une longue période pour parvenir enfin à la commander en 1926. C'était l'époque où en Europe les dissensions politiques entre Français et Italiens se faisaient partout sentir. Le curé pensa que le geste de cet italien avait une connotation politique et croyant apaiser les esprits, il voulut s'exprimer durant ses prêches en italien. Les Italiens, par complaisance ou par respect pour les autres communautés, ont insisté pour que l'homélie se fasse en français, faisant comprendre au curé que si en Europe on se déchirait, au Kram, c'était la bonne entente. La statue de Notre Dame de Trapani a pris, en fin de compte, sa place dans l'église.

Notre Dame de Trapani

Au début de l'été de 1928, l'on installe les trois cloches en présence du Caïd de la Banlieue Salaheddine Baccouche et des autorités municipales et ecclésiastiques, après les avoir exposées sur la place (de Versailles). Il nous est rapporté par nos aînés que toutes les couches de la population ont pris part à cette manifestation haute en couleurs, En 1930, s'organiseront des processions et, à l'instar de ce qui se faisait à La Goulette, la madone fera même son apparition le 15 août à l'occasion de la fête des pêcheurs.

Salaheddine Baccouche

Dans toutes les cérémonies, tout le peuple fraternise dans la joie. A côté des Français, Maltais, Siciliens et autres, les Tunisiens célèbrent avec tolérance les fêtes. C'est toujours la bonne entente, alors qu'ailleurs en ces temps d'avant-guerre, les dissensions politiques divisent les nations,

Durant la dernière guerre mondiale et pendant les raids aériens sur la banlieue et notamment sur le Kram de 1942/1943, le tocsin de l'église appuyé par les sirènes de l'école franco-arabe de la rue Mermoz de M. Mazué et de l'Usine de La Goulette avisait la population des débuts et des fins d'alerte.

C'est à partir de 1961, après les évènements de Bizerte, le collectivisme de 1963 et enfin la nationalisation des terres agricoles de 1964, que le Kram commence à se vider de sa population française, en particulier. La paroisse affaiblie se voit à nouveau rattachée à la Goulette. Le Père Dornier rapporte que " Seuls les Maltais encore présents auront pour eux un prédicateur de carême maltais, le père Etienne Sciluna. Quant au Italiens, eux aussi auront deux pères pour visiter les paroissiens "

L'exode s'est accru avec les accords du 23 juillet 1964 passés avec le Vatican régissant l'église en Tunisie et c'est à cette date précisément que disparaît l'archevêché, en tant que tel, et sa primauté d'Afrique. L'église du Kram cesse d'être un lieu de culte pour accueillir les œuvres culturelles locales ; quant au presbytère, il deviendra le siège de l'arrondissement municipal.

Pour mettre fin à toute équivoque et rassurer ceux qui doutent encore du commun accord qui présida au transfert du patrimoine de l'église, y compris l'église, la salle d'œuvres et le presbytère du Kram, ce modus vivendi a été évoqué le 19 mars 2005, à l'occasion de la fête de St Joseph, par Monseigneur Fouad Twal, Archevêque, évêque de Tunis, en ces termes : " Contrairement aux idées reçues, il n'y a pas eu confiscation, mais cession des biens de l'église catholique en Tunisie par un accord signé avec le Vatican le 27 juin 1964. Il faut bien dire que depuis l'indépendance, la communauté catholique de Tunisie s'était considérablement réduite par les vagues successives de départ au gré des évènements. L'indépendance en 1956, Sakiet en 1958, Bizerte en 1961, les nationalisations de 1964. Cet accord est toujours en vigueur et parfaitement respecté.

L'accord signé en 1964 entre le Gouvernement Tunisien et le Saint-Siège indiquait le consentement de l'Eglise catholique à céder définitivement et à titre gratuit à l'Etat tunisien un certain nombre de lieux de culte et autres biens immeubles; de son côté, le gouvernement de la République Tunisienne donnait l'assurance que les lieux de culte ainsi cédés ne seraient utilisés qu'à des fins d'intérêt public compatibles avec leur ancienne destination. Ce même accord prévoyait également, qu'en cas de nécessité, pour les fidèles catholiques, d'un lieu de culte approprié, l'autorité ecclésiastique pourrait en faire la demande motivée au Gouvernement, demande qui serait examinée avec bienveillance … Après avoir sollicité le 28 janvier 2005 la présence d'un lieu de culte approprié" à Djerba, si possible l'ancienne église Saint-Joseph, située à Houmt Essouk, c'est avec une grande joie que nous avons reçu une réponse positive à notre demande ; en date du 18 février 2005, le Ministère des Affaires étrangères communiquait la décision de Son Excellence Monsieur le Président de la République de mettre l'église de Djerba à la disposition du diocèse de Tunis. Il était précisé que cette décision s'inscrit dans le droit fil de l'attachement de la Tunisie à la promotion des principes du dialogue entre les religions, et des efforts déployés en vue de répandre les valeurs de coexistence et de tolérance."

D'après le Père Dornier les activités enregistrées par la paroisse du Kram les années 1930-40-50 et 60 sont de l'ordre de :

58 baptêmes - 8 mariages - 15 sépultures en 1930

51 baptêmes - 17 mariages - 18 sépultures en 1940

123 baptêmes - 24 mariages - 39 sépultures en 1950

23 baptêmes - 23 mariages - 2 sépultures en 1960

Le jardin d'enfants de la rue Houcine Bouzaïane

L'activité de l'église, même disparue, continuera néanmoins à profiter à la population autochtone. Un jardin d'enfants est ouvert en 1969 par les Sœurs de Saint Joseph, qui, en 1971, seront relayées par les sœurs de la Charité. Des cours à domicile sont prodigués à certaines jeunes : couture, puériculture, tricot… De cette date à 1984, les dernières sœurs, des Franciscaines de Sainte Monique, ont brièvement habité le Kram, puis l'ont quitté définitivement.

Les curés du Kram les plus connus étaient l'abbé Delteil (Jules, né en 1875, origine Rodez, nommé au Kram en 1905, avec un orphelinat de Sainte Olive), Mgr Guyot (1924-1931), l'abbé Taulier (1934-1942) et l'abbé Krebs (1947-1952).

Contrairement à ce qui a été publié dans le livre du Père Dornier sur la vie des catholiques en Tunisie et sur le Kram, Monsieur Xueref Louis, instituteur et ancien du Kram a bien voulu faire part de cette précision en deux temps ; la première, c'est que la liste des curés déjà cités plus haut est complétée avec l'abbé Villemin qui serait probablement classé après Mgr. Guyot, ainsi que l'abbé Galéa (GALIA Pierre, né en 1878 du diocèse de Carthage) qui aurait été le dernier des curés du Kram après l'abbé Krebs. Pour plus de détails, je laisse parler Monsieur Xueref :" Voici quelques précisions que, apparemment, on n'a pas su vous donner à la prélature. Tout d'abord, la liste des cinq derniers curés du Kram : l'abbé Guillot, l'abbé Villemin, l'abbé Taulier, l'abbé Krebs et l'abbé Galéa. Je n'ai connu que les trois derniers ; pour les deux premiers, je ne sais pas lequel succéda à l'autre. A ce sujet, il me revient à l'esprit un souvenir : lorsque, enfant, j'habitais à Salammbô, de notre jardin situé près du parc Cirié, je voyais de temps en temps passer sur l'actuelle rue Farhat Hached (anciennement rue Scipion, puis, après la guerre, avenue de Lattre de Tassigny) une voiturette bleue découverte, à pédales. C'était la voiture du curé du Kram qui rendait visite à ses paroissiens, la rue Scipion étant alors la ligne de séparation entre les deux paroisses du Kram et de Carthage. Pendant la campagne de Tunisie c'était l'abbé Taulier, notre voisin immédiat, qui était en poste. Il a dû décéder en 1947 ou 1948. J'ai retrouvé sa tombe au cimetière de Damous el Karita, à Carthage, la dernière fois où je suis allé en Tunisie en juin 1998. La villa qu'il occupait, située entre l'église et notre villa "Les Mûriers" était son bien propre ; il l'a léguée, avant sa mort, à l'Archevêché, pour y loger ses successeurs. La prélature serait bien ingrate de ne pas s'en souvenir".

L'abbé Taulier (Photo offerte par M.Xueref)

La seconde, M. Xueref ajoute en ces termes " Pour compléter votre information, en 1946 l'abbé TAULIER était encore en vie et en poste au Kram. Je l'ai revu à ma démobilisation et je lui avais dit que j'avais eu une pensée pour lui lorsque le train, qui me ramenait à Marseille pour mon embarquement, avait fait un arrêt à Montélimar, sa ville natale qu'il n'avait pas revue depuis des décennies. Il fut hospitalisé quelques mois plus tard à la clinique St Augustin de Mutuelleville et y décéda probablement en 1947, remplacé aussitôt à son poste par l'abbé Krebs ; celui-ci fut secondé par un vicaire, l'abbé Messina, d'abord, puis, l'abbé Ménassian. L'abbé TAULIER n'avait jamais voulu de vicaire. Elevé à la dignité de chanoine, il avait droit à l'appellation de "Monseigneur", mais il n'avait jamais voulu qu'on l'appelât ainsi ".

Avant de clôturer ce chapitre, j'aimerais remercier Sœur Mercedes Guttierez de l'évêché de Tunis pour son aide à collecter les informations nécessaires, appuyées par le livre du Père François Dornier, sur la vie des catholiques en Tunisie. Mes remerciements s'adressent également à Monsieur Louis Xueref pour son assistance et ses encouragements et Monsieur Farid Djomaa pour la photo inédite de l'église de 1900.

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Vues du site de l'église du Kram aujourd'hui & du presbytère

(Titres fonciers n°27172 et n° 89175 de l'église et du presbytère).

Une photo inédite de l'église 1900 env.

NB: Une grande partie de ce texte a été rédigée bien avant l'annonce du décès du Père François Dornier le 17 mai 2008 à Bry-sur-Marne (France), à l'âge de 95 ans dont 69 ans de vie missionnaire en Algérie, en Tunisie et en France.

Le 22/12/2008

Extrait du livre en préparation sur LE KRAM

M'rad Bey BEN HASSINE (Abdelaziz)

Souvenirs versifiés de Claude GRAMMATICO

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Nostalgie (1998)

Un jour nous sommes partis

Vers l'Europe en France ou l'Italie

Laissant loin derrière nous l'avenue Jules Ferry

Où nous déambulions à l'heure de la sortie.

Les souvenirs nous reviennent parfois,

Dans un tourbillon d'amour et de joie...

La senteur du jasmin les soirs d'été

Lorsque, en gare du T.G.M on arrivait

Avec au bras la Fille qu'on aimait.

Il y avait aussi les bruits de la rue

Et ceux aux sorties des cinémas, t'en souviens-tu ?

«Erti, Erti, Boussetta, arba bou dourou»

«Dipiche, p'tit Matin, la bresse»

«Frigolo, bon glass, chez Bébert»

«Caldi caldi, caldi bien chauds»

«Jasmine ta mamet, Galblouz et tant d'autres...»

Et oui, le temps a passé et nous a séparés

Avec l'espoir un jour de nous retrouver

Où et comment ? Dieu seul le sait !

Ainsi va la vie et notre destinée.

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Claude Grammatico

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Jouons, jouez (avril 2007)

Souvenez-vous du temps passé

Où avec trois fois rien on s'amusait.

Les filles confectionnaient au crochet

Des vêtements pour leurs poupées.

Du tricotain au mètre elles réalisaient

Avec des bouts de laine récupérés.

Jouer à la marelle les ravissait

Dans la rue sur un tracé à la craie.

Quant aux garçons ils se retrouvaient

Pour des parties de «Kiné» à tout casser,

Deux cailloux et un manche à balai suffisaient,

Ou à la «Charrette» que l'on construisait

Avec des planches et roulements chromés.

N'oublions pas les «Castels» en noyaux dressés

Qui finissaient en orgeat en fin d'été.

A «Palma à Mouro» ou au «volant» on jouait

Avec des «Douros, ou 25 cts» troués.

J'allais oublier la toupie «Zerbout» dénommée

Qu'avec la «Guetta» on lançait à toute volée.

Tels étaient certains de nos jeux endiablés.

Comme nous étions heureux et en bonne santé.

Aujourd'hui les jeunes sont blasés et trop gâtés,

Rien ne les intéresse, sinon les consoles et PC

En restant des heures dans leur chambre confinés.

Quels souvenirs pourront-ils en garder ? Je ne sais.

Quant à nous revenons à nos jeunes années ;

C'est dans la rue que nous aimions jouer ;

Le grand air pas encore pollué nous enivrait ;

Il nous a bien conservés puisque vous me lisez.

Alors tant que vous le pourrez jouons, jouons, jouez.

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Claude Grammatico

Souvenirs de Renato Mattonello

Les meilleures années de notre vie

Maintenant que je viens d'entamer le chemin qui aboutira à la fin de mon parcours, très grande est ma nostalgie pour ma terre natale, un petit village en Afrique, en Tunisie, notre grand petit Kram.

Plusieurs drapeaux flottaient au vent et nous étions tous amis, on parlait des langues différentes et nous n'avions pas d'ennemis. Parfums de jasmin et de mer, par les fenêtres ouvertes plusieurs sons et odeurs arrivaient, odeur de sauce tomate et une chanson de Claudio Villa, de poissons grillés et un succès d'Enrico Macias, de couscous et un son de musique ethnique. Je sens encore sur ma peau le vent chaud du désert qui caressait les maisons blanches et les minarets, le chant du coq, l'appel d'un marchand ambulant, le bruit d'une charrette tirée par un cheval dont la crinière jouait avec le vent. Souvenirs d'une course sur les prés chassant les libellules, quelques coups de pied à un ballon, une partie de boules et le bain de minuit sous un ciel étoilé. Même qui était pauvre, était riche dans l'âme, quelques francs dans la poche nous étaient suffisants, une partie au pikfoout ou au flipper, une glace chez Alfred, ou un casse-croûte chez Noël, un film au Cinevog, le même train tous les jours avec les copains en grignotant quelques glibettes, et le dimanche tous à la plage, bronzés comme des Brésiliens, pour regarder ceux qui arrivaient de Tunis, tous blancs et pelés.

Si on voulait passer un kif (un caprice) on allait à la Goulette, deux bricks, quatre merguez ou un poisson complet et c'était le maximum; maintenant on va à la recherche du restaurant chic qui coûte la peau du c... et on sort le ventre vide. Aujourd'hui, le matin, on va au bar, un capucin et une brioche ; avant c'était un beau beignet cuit dans de l'huile noire et servi dans du papier journal ou le pain chaud de Gambicchia avec huile et tomate, et le soir le poisson frais des pêcheurs de la loukela. Maintenant nous avons toutes les commodités, la baignoire avec massages et douche, avant en hiver on se lavait dans la grande bassine et en été avec l'eau du tuyau en caoutchouc sur la terrasse. Et quoi dire du frigidaire, jadis il y avait la gargoulette et la bassine avec la glace qui fondait avant le soir, aujourd'hui nous avons les fourneaux à gaz avec plusieurs feux et le four micro-ondes, chez moi c'était le primus, un seul, le meilleur avait la tête silencieuse, maintenant nous avons le chauffage central, avant c'était la bouillotte sous les couvertures avec un bon livre à lire et… bonne nuit. Aux bons vieux temps en famille, à table on parlait, actuellement non, il y a le journal télévisé et après le repas, chacun dans sa chambre pour voir un programme diffèrent. On ne parle plus, même pas au téléphone, on envoie des messages. Voilà l'ère moderne, l'ère des produits aux saveurs artificielles, tant que si tu lis les étiquettes, ça ressemble à la composition d'un médicament. On court toujours, le métro, le bus, la voiture, les factures à payer, mille choses à se rappeler, la banque, la tête pleine de numéros, et le temps qui nous manque, ce temps qui se dérobe sans qu'on s'en aperçoive.

Si je devais faire un bilan de mes deux vies, je n'hésiterais pas à choisir la première, peut - être parce que je n'ai plus personne avec qui parler de mes souvenirs. Je me sens comme un arbre sans racines, une barque sans la mer, un sein sans enfant à allaiter. Si une fée venait et me demandait d'exprimer un désir, je lui demanderais de retourner enfant pour revivre une journée avec les copains d'avant dans notre cher Kram. Malheureusement on ne peut pas retourner en arrière, il ne me reste plus que de vivre de souvenirs, souvenirs comme des pétales de rose conservés entre les pages d'un vieux livre poussiéreux , sans pour cela manquer de remercier Dieu, qui m'a aidé à trouver le bon chemin à Rome.

Avec toute ma sympathie à tous les amis du Kram.

Traduction de: I migliori anni della nostra vita

Renato Mattonello (Rome, 24- 05-2009)

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Le départ.

C'était le 24 mai 1967, port de Tunis, avec les valises pleines de regrets pour le passé et d'appréhensions pour l'avenir ; je montai sur le bateau «Sardegna», pour laisser cette terre qui m'a servi de berceau et après tant d'années m'a trahi. A l'improviste un son de sirène déchire l'air et mes entrailles, le bateau bouge et les gens commencent à agiter les mains et les mouchoirs, pour quelques uns c'est un au revoir tandis que pour d'autres c'est un adieu. Parents et amis se déplacent au Bac, à la sortie du canal pour un dernier salut. Le bateau navigue ; au loin j'entrevois la côte du Kram et de Salammbô, mes plages préférées, où j'ai vécu des moments inoubliables. Une nouvelle vie commence, pleine de difficultés : de langue, de moeurs très différentes et de culture. Les premières années furent très difficiles pour tout le monde mais cette dure épreuve a fait découvrir en nous des capacités insoupçonnées et tout doucement, avec beaucoup de sacrifices et d'acharnement nous avons préparé les fondations pour la reconstruction de notre nouvelle vie. Je crois que presque tous, ex de Tunisie, nous avons réussi cet examen d'une façon plus ou moins acceptable.

Renato Mattonello (9 août 2009)

Souvenirs ! Souvenirs ! (suite)