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SOUVENIRS ! SOUVENIRS !

(suite)

Souvenirs racontés par Jacques COMITI

Note du webmaster : L'auteur relate dans ce récit sa propre aventure ; il s'y désigne à la troisième personne.

1942 - 1944 - Récit de mon aventure nord-africaine.

A présent, la guerre suivait son cours, l'horizon de paix, de sérénité et de prospérité semblait s'éloigner, les denrées comestibles de base se raréfiaient, carence très préjudiciable pour des enfants en bas âge et à un point tel que Jeanne décida avec, bien sur l'accord marital, le départ des trois petits derniers et de leur grande sœur Marie-Thérèse, âgée de quinze ans, vers la famille tunisoise et plus précisément chez oncle Jules et tante Marthe, sœur de Jeanne, qui possédaient une immense propriété de six cents hectares cultivés en blé.

Cette terre, bénie des dieux et des enfants presque sous alimentés qu'ils étaient devenus, abritait également, un luxuriant potager, une riche étable ovine et bovine, une porcherie forte de plus de dix gras groins, un rucher, sans compter le poulailler peuplé de volatiles de toutes espèces. Bref, de quoi vivre grassement en totale autonomie. Mais nous reviendrons ultérieurement sur ce tableau idyllique.

Le départ fut fixé aux premiers jours de novembre 1942. Les billets avaient été retenus sur le « Gouverneur Général Lépine», paquebot assurant la ligne d'Afrique du Nord. Le voyage s'effectua sans fait notoire et le seul souvenir qui en resta au petit Jacques installé sur la couchette supérieure de la cabine, fut la série de planches cartonnées à découper, et à assembler en trois dimensions par de subtiles jeux de pliages consolidés avec des petites pattes à insérer dans des fentes adéquates, que sa mère avait pris la précaution d'emporter.

« Le Gouverneur Général Lépine 1940-1945 - Le 6 novembre 1942, il venait de quitter Marseille pour Tunis, alors que le débarquement des Alliés en Afrique du Nord était imminent. L'ordre lui fut donné par le Gouvernement de Vichy de revenir immédiatement, le message radio fut ignoré et, sous les ordres du Commandant Pesqui le navire s'évada pour gagner l'Algérie. Dès son arrivée à Bougie il échappa par miracle, le 10 novembre, au bombardement par la Luftwaffe des paquebots réfugiés dans ce port: "l'Alsina", le "Koutoubia", le "Florida" sont coulés. Quatre jours plus tard, à nouveau, à Alger, il sort indemne d'un violent bombardement » -

(Note du Webmaster : Pour voir des photos du navire G.G. Lépine, cliquer ici )

C'était l'époque où les maquettes en plastique n'existaient pas encore et où le découpage et l'agencement de ces pièces de carton léger comblaient totalement les ambitions des petits constructeurs. Ces planches en couleurs, il s'en souvient parfaitement, représentaient les fleurons de la marine nationale française : le porte-avion Béarn avec ses minuscules biplans embarqués, le cuirassé Richelieu et le croiseur Strasbourg. Sa sœur Marielle avait elle aussi eu sa provision de planches cartonnées, version fillette, et consistant en des poupées habillables de robes diverses et multicolores. Marie Thérèse avait sa petite valise de lecture, quand à Annick, son biberon comblait tous ses désirs.

Quarante huit heures après le départ de Marseille, les côtes africaines se profilaient sur l'horizon.

Huit novembre 1942. - Cette date, de prime abord ne vous dira peut être rien. Pourtant, si vous êtes d'un âge à l'avoir vécue ou si vous compulsez vos manuels d'histoire, vous conviendrez qu'il s'agit d'une date marquante de la Seconde Guerre Mondiale : la date du débarquement des forces alliées en Afrique du Nord.

Et que peut devenir alors un paquebot plein de civils fourvoyé dans ce nouveau théâtre d'opération. Il était manifestement imprudent de continuer la route jusqu'à Tunis, au risque presque certain de se trouver mêlé, au sein d'une flotte de débarquement, à quelques tirs croisés d'artillerie terrestre et de marine. La sage et rapide décision, unique solution d'ailleurs, que prit le commandant du Gouverneur Lépine, fut de gagner immédiatement le port le plus proche pour mettre à l'abri son navire et ses passagers.

Ce port était Bougie (l'actuel Bridja) sur la côte algérienne, bien loin de Tunis, destination initiale.Totalement désemparé, le flot des passagers se déversa sur les quais du port avec en guise de viatique et en perspective d'un proche avenir très incertain, quelques provisions de bouche distribuées par l'intendance du navire. Pour sa part, Jeanne et sa petite famille reçurent un couffin rempli de figues sèches avec une grosse portion de fromage de Roquefort.

Déjà les soldats alliés occupaient la ville, leur présence violemment contestée par l'aviation allemande et à un point tel que l'autorité portuaire canalisa les passagers vers un tunnel ferroviaire tout proche afin de les mettre à l'abri. « Les compagnons », association de jeunes volontaires, s'activent pour aider les réfugiés, suit un article paru dans l'Avenir de Bougie en 2005 signé par Pierre PATUEL

« Le paquebot Gouverneur Général Lépine est venu se réfugier à Bougie. Les Compagnons aident les passagers qui sont transportés dans les hôtels et à l'école Louis Maudet. Transport de matelas (récupérés sur les navires sabordés) ainsi que divers matériels de restaurants. Les marchandises sont débarquées des navires par les Compagnons, des militaires et des bénévoles. Un taureau donne du fil à retordre aux volontaires et il est enfin chargé sur un camion pour être transporté dans une ferme.

À partir du 11 novembre 1942 les avions continuent leurs bombardements s'attaquant aux navires sur rade et dans le port. Les navires ripostent avec une DCA très puissante. Des navires sont coulés. La ville est touchée : l'immeuble Charles Leborgne, l'Alsina en feu, les autres navires touchés puis sabordés sont le Koutoubia et le Florida, maison Borg une femme blessée ensanglantée et transportée au poste de secours par les Compagnons et Albertine Mandales. Il n'y a plus que 20 Compagnons présents, les autres ont été rappelés par les parents qui craignent pour leur vie. Deux bombes près du fort Abdelkader, plus de trois bombes à la gare, Shell, Matas, usine électrique (Bougie sans lumière le 21/11/1942), la cale sèche en feu. Deux morts (M. et Mme Grégoire). Seize bombes sur la ville : l'école Taillard, rue Rizzo, Kadouch, maison Vidal, la Casbah, usine électrique, rue Marcel Colomb, Matton, Verdun, conduites d'eau détruites…

La loi martiale est décrétée le 14 novembre 1942. »

Tous y passèrent la nuit, heureux, malgré l'inconfort, de s'en tirer à si bon compte.

Le lendemain, les réfugiés se virent dirigés et hébergés en différents points de la ville et c'est au couvent des sœurs de Saint Vincent de Paul, situé sur la hauteur de la ville, que la famille de Jacques trouva son gîte. Oh, elle n'avait pas à se plaindre, car on la logea dans une petite maisonnette située au fond de la cour, une maisonnette constituée d'une seule pièce couronnée d'une terrasse à laquelle on accédait par un escalier de fer extérieur.

Marielle et Jacques, bien à l'abri dans l'insouciance de leur jeune âge, ne partageaient pas l'angoisse de leur mère et de leur sœur Marie Thérèse et pour eux, malgré le tir d'une D.C.A. installée à proximité du couvent et dont les ondes vibratoires avaient vidé de leur cadres toutes les vitres du réfectoire, la vie reprit vite un cours ordinaire, fait de chansons et de jeux divers. Avec les quelques autres enfants réfugiés comme eux au couvent, ils jouaient à la classe sur la terrasse de la maisonnette.

Au matin, tout à leur studieuse distraction, ils furent témoins d'un violent combat aérien à faible altitude entre un groupe de bombardiers allemands et une escadrille de Spitfire. Affolée, l'équipe dégringola les escaliers, chacun regagnant les siens. Les détonations se faisaient plus fortes et violentes, Jeanne avait fait glisser ses enfants sous les lits, quand soudain un sourd et puissant choc ébranla les murs de la maisonnette. Quelques longues minutes s'écoulèrent, la porte s'ouvrit brusquement : « Fast, Fast, you come, fast » quelques tommies à casques plat à barbe, se précipitèrent, arrachant Annick des bras de Jeanne affolée et entraînant tout le monde dehors. Une bombe était tombée sur le préau de la cour situé à une vingtaine de mètres de la maisonnette ! Miracle, elle n'avait pas explosé. Déjà une équipe du génie dégageait l'engin et l'emportait dans un drap. Le toit du préau présentait une ouverture béante, l'impact de la bombe avait creusé un cratère dans l'aire bétonnée, le banc de bois fixé par des barres de fer plat avait été plié et plaqué le long du mur, mais ce qui fut immédiatement interprété par les bonnes sœurs comme un miracle, une petite statue de la Vierge apposée sur son socle au dessus du banc, n'avait pas bougé. Le seul et véritable miracle était, bien sûr, le mauvais fonctionnement du détonateur de la bombe. Fallait il remercier le hasard ou l'ouvrier « négligent » qui avait assemblé le mécanisme. C'est grâce à l'un d'eux ou aux deux à la fois que notre histoire pouvait suivre son cours. Il faut se rappeler que de nombreux prisonniers de guerre étaient enrôlés de force dans les usines allemandes et, certains, au péril de leur vie, sabotaient le matériel qu'ils devaient assemble.

Le séjour à Bougie se prolongea une huitaine de jours, les tirs des armes automatiques et de D.C.A. avaient diminué d'intensité, mais les réfugiés traumatisés par la chute de la bombe ne quittaient plus la chapelle et même de l'extérieur on entendait leurs cantiques de reconnaissance et leurs prières entrecoupés de supplications chevrotantes « pitié Seigneur ».

Il fut décidé que les rescapés du Gouverneur Général Lépine, trop nombreux pour les capacités d'accueil de la ville, seraient acheminés par petits groupes et par voie de terre vers Constantine, ville de l'intérieur située à environ deux cents kilomètres au sud est de Bougie, destination qui rapprochait la famille du but de son voyage mais ne diminuait pas l'inquiétude de Jeanne car toutes les communications tant avec Tunis qu'avec la France étaient interrompues. Mais Jeanne était une femme énergique qui savait faire face aux situations les plus pénibles et c'est avec une bonne humeur apparente qu'elle prit place avec ses enfants et une dizaine de réfugiés, sur la plate forme d'un grand chariot tracté par deux robustes chevaux.

Quelle distance un pareil attelage pouvait il effectuer par jour? Vingt, trente kilomètres et à cette allure là, le voyage dut se prolonger durant une petite semaine. On couchait à chaque étape çà et là, dans des écoles, dans la nef des églises où les bons curés déployaient sur le sol leurs tapis d'apparat afin de rendre les sommeils si ce n'est profonds, moins inconfortables. Un petit souvenir olfactif et marquant, à classer dans la rubrique scatologie : les cuvettes à la turque d'une école, toutes chasses d'eau détériorées et débordant d'étrons agressivement nauséabonds.

Constantine apparut enfin sur son rocher escarpé et là encore ce furent des bonnes sœurs de Saint Vincent de Paul qui accueillirent la famille ainsi qu'une madame Finielz, accompagnée d'un bébé à peine plus jeune qu'Annick et d'un autre enfant. Ce nom de famille peut courant resta gravé dans la mémoire de Jacques. Il se demande encore, après tant d'années, s'il pourrait retrouver ces enfants, maintenant largement «adultisés». Peut être par Internet ?

On aime toujours fouiller dans son vécu, remuer ses souvenirs, découvrir des portraits, des scènes figées de ces vies quotidiennes pour toujours écoulées et plus encore ces êtres perdus de vue depuis longtemps, capables au plus au point de raviver avec émotion et tendresse toutes ces tranches du passé. On pourrait dire : tous ces pans d'antan, mais cette cocasse association de mots nuirait grandement à l'exceptionnelle qualité émotionnelle du véritable monument d'anthologie qu'est le précédent paragraphe.

On avait installé Jeanne et ses enfants dans un petit appartement. Elle avait, avant son mariage et à Tunis dirigé une école libre, l'école Jeanne d'Arc et c'est en raison de cette activité pédagogique antérieure que les sœurs lui avaient trouvé un emploi de professeur de français dans une école privée voisine, emploi modestement rétribué mais néanmoins apprécié car les finances s'étaient considérablement dégradées et sans espoir immédiat de renflouement.

Les contacts avec Tunis ou Arles étaient toujours impossibles et vous pouvez imaginez aisément l'angoisse qui pouvait étreindre Joseph à Arles et la famille tunisoise.

Et toujours quelques souvenirs épars marquant ce séjour. Avec l'inconscience de son jeune âge, Marielle installa un jour une balançoire sur la corde à linge de la cour. Il arriva ce qui devait arriver, après quelques va et vient la corde céda sous le poids de la fillette qui fut violemment projetée sur le sol cimenté. Le choc lui coupa la respiration pendant un long instant mais heureusement sans conséquences plus graves.

Les rapports avec Madame Finielz se dégradèrent et vous ne devinerez jamais pour quelle raison. Elle arriva un jour, furieuse, criant à Jeanne : « Annick est dégoûtante et je ne la laisserai jamais plus avec mon bébé ! » Que s'était il passé ? Les deux enfants, se traînaient sur le sol, à quatre pattes, l'un derrière l'autre, ce qui est le cas de le dire et vous allez comprendre pourquoi. Annick ayant perdu le lange qui protégeait ses petites fesses, celles-ci, libérées, avaient généreusement parsemé le sol d'appétissantes « crottiches » que le fils de madame Finielz avait parfaitement trouvées à son goût. Ainsi, madame Finielz, rendait responsables Annick et sa mère des penchants coprophages de son rejeton. Il ne semble pas que la mère indignée ait longtemps tenu rigueur à la «coupable » de cette scène plutôt comique.

Chaque époque connaît ses airs à la mode qui généralement ne durent que ce que dure une saison. La rengaine en faveur cet été là était:

« Ma ritournelle,

C'est la plus belle,

Écoutez la, chantée le soir,

Devant ma porte,

Le vent l'emporte etc.… »

Mais Jacques, on ne sait pourquoi, entendait :

« Marie Tournelle,

C'est la plus belle

Écoutez la chanter le soir …. »

Et il se demandait quel vent pouvait bien être assez puissant pour emporter une jeune fille si légère soit elle. Ce n'est que quelques années plus tard qu'il réalisa, dans un grand éclat de rire, qu'il s'agissait en fait d'une chanson et non d'une demoiselle. Il est certain que, bien souvent, à la perception d'un son, sa première interprétation semble immédiatement la bonne, sans que le besoin de justifier sa logique se fasse sentir.

Enfin vint le rétablissement des communications, avec Tunis d'abord, puis avec le continent européen. Jeanne et ses enfants étaient saufs et en bonne santé. Les exilés n'en furent pas absolument certains mais supposèrent que de part et d'autre on sabla le champagne ou tout autre ersatz car les temps étaient toujours durs et certains produits dits de luxe introuvables.

A présent, les troupes de l'Afrika Korps, talonnées par les forces alliées remontaient vers le nord le long de la côte tunisienne. Le jour de leur reddition n'était pas loin, nonobstant la résistance farouche des troupes italiennes, qui confirmaient les déclarations matamoresques de Mussolini proclamant sur le balcon du palais Venezia la Tunisie « Terra italiana », y ajoutant pour faire bon poids Nice, la Savoie, la Corse et Djibouti.

7 mai 1943, humiliées mais résignées les glorieuses troupes allemandes de l'armée d'Afrique se voient chassées de Tunis et capitulent au cap Bon le 12. La Tunisie, l'Algérie redevenues terres libres, la circulation routière, enfin sûre, était rétablie.

Oncle Jules prévint Jeanne qu'il pourrait venir la chercher avec les enfants en voiture. L'essence était pourtant devenue rare, mais grâce au dévouement d'un ami médecin, le docteur Rouquel, qui bénéficiait pour l'exercice de sa profession de bons de carburants, le problème fut résolu. Avec les bons, le docteur prêta son véhicule à l'oncle, une traction Citroën 11cv familiale, prêt d'ailleurs indispensable car les bons étaient attribués à un véhicule précis et devaient correspondre à l'immatriculation de ce dernier. Brave et dévoué tonton, avec son profil d'indien sioux et ses quintes de toux asthmatiques, il embarqua toute la petite famille et vogue vers « Essemane ».

Essemane était le nom de son domaine situé à six kilomètres de Beja, non loin de l'oued Medjerda et Beja, une grosse agglomération commerçante, à une centaine de kilomètres à l'ouest de Tunis. Et c'est sur le parcours du retour que se place le dernier épisode du « long trek ».

Tante Marthe et oncle Jules devant la traction dans la cour d'Essemane

Parce qu'il fallait rendre au plus tôt la voiture à son propriétaire, oncle Jules continua de rouler la nuit. A une faible distance de Souk Ahrâs, à mi distance du trajet et en rase campagne, la voiture accusa un léger roulis. Arrêt : il s'agissait d'une crevaison au pneu arrière gauche, ce qui en soi n'aurait pas été grave si la chambre à air de la roue de secours avait été bien gonflée Ce qui n'était pas le cas, et, hélas, pas de pompe à main ; courageusement, oncle Jules se dirigea vers le village après avoir démonté la roue et la portant à bout de bras, laissant dans la nuit presque noire Jeanne et ses enfants en compagnie de Salah, petit arabe au service de tante Marthe, qui faisait, à titre d'aide, parti du voyage. Sous le croissant d'une lune ironique on entendait seulement, au loin, le ricanement inquiétant des chacals à demi couvert par le chant angoissé de Salah qui débitait tout son répertoire musical pour se donner du courage.

Catastrophe, tout était fermé au village. Il est certain que trouver à 3 heures du matin une pompe, est dure... comme aurait dit la marquise. Oncle Jules revenait bredouille, le pneu plus dégonflé que jamais. Mais il en fallait plus pour décourager l'oncle, mécanicien consommé et habitué à résoudre sur son matériel agricole les problèmes les plus délicats. S'il n'y avait pas de pompe dans le coffre de la voiture, se trouvait fort heureusement dans la poche à outils, une paire de leviers démonte-pneus, ainsi que toute voiture digne de ce nom, y compris évidement les tractions avant, en possédait en ces temps là. Le pneumatique fut vivement déjanté et…. bourré au maximum de paille récoltée sur place, puis remonté. Il fallait y penser.

Le voyage put ainsi reprendre, à petite vitesse, son cours. On peut vraiment dire que tout était bien qui finissait bien, mais était-ce le fruit d'un heureux hasard ou d'une protection divine méritée par Jeanne dont la dévotion, comme nous le verrons par la suite, était entière et sans faille ? A chacun de vous, lecteurs, le soin de choisir l'hypothèse qui convient le mieux à ses convictions.

LA TUNISIE - Essemane, «LES CAILLES » en arabe, était le paradis. Et puisque Marie-Thérèse, Marielle, Jacques et Annick étaient en terre nord-africaine, disons : le paradis de Mahomet, un paradis sans hétaïres, bien sûr, à la mesure des enfants qu'ils étaient, des enfants qui n'auraient pas été baptisés dans la religion d'Allah, si tant est que l'on puisse parler de baptême dans cette religion qui n'en comporte pas. Ils étaient parvenus après ces longues épreuves dans ce que nous pourrions appeler les « limbes musulmans». Des fruits, des fleurs, des oiseaux, des distractions multiples, des parents et des serviteurs indigènes soucieux de leur faire oublier huit mois qui, s'ils n'avaient pas été très éprouvants pour eux, l'avaient été mille fois plus pour leur mère.

Procédons d'abord à une brève description des lieux qui nous permettra de mieux saisir par la suite le cadre de leurs évolutions. Un grand corps de ferme en forme de fer à cheval, prolongé sur sa partie droite par une série de hangars tenant lieu de garages pour les machines agricoles, d'étables, de réserves et pour terminer, la forge. La forge : pièce essentielle, car elle était pour Jacques un véritable tabernacle contenant toutes les saintes espèces d'outils et constituait un trésor inépuisable d'occupations passionnantes. Il y passait des heures entières sous l'œil bienveillant de Mustafa, maître des forges aux grosses moustaches, qui avait vécu en Kabylie et n'était pas qu'habile mais également très doué dans l'exercice de sa profession. Il montrait à Jacques comment on donne au fer, placé dans le charbon avivé par le grand soufflet de cuir, sa plus belle couleur rouge cerise, comment on le façonne sur l'enclume comme une vulgaire pâte à modeler et comment à grands coups de marteau on pouvait le souder à une autre pièce également portée au rouge. Le gamin revenait de ce lieu de délices le teint charbonneux, les vêtements déchirés et pleins de cambouis et à un point tel que tante Marthe, lassée de ce gâchis presque quotidien, lui imposa rapidement le port d'un sac de jute.

Elle en avait coupé en biais, sur le petit côté fermé, les deux extrémités, et pratiqué entre les deux une échancrure en forme de demi lune. Après avoir enfilé le sac, Jacques passait par ces ouvertures tête et bras. C'était en quelque sorte une rêche combinaison de travail à bon marché qui le faisait ressembler à un hérétique, condamné par le tribunal de la Sainte Inquisition, à monter sur le bûcher. Mais que n'aurait-il pas accepté pour affronter les feux, non pas de l'enfer, mais de l'atelier de Vulcain. Il écoulait donc dans cette forge une importante partie de ses loisirs et il est certain que cette expérience enfantine le marqua profondément au point de déterminer ses penchants d'adulte pour le bricolage et la mécanique.

Il fut aussi fasciné par une vieille torpédo Mathis dont le démarreur s'actionnait avec le pied, comme sur beaucoup de voitures d'avant guerre, Jeep et Dodge notamment. En guise de protection et d'amortisseur l'extrémité métallique de ce démarreur était garnie d'un gros bouchon de liège. Et contrairement aux bouteilles de bon vin dont il faut enlever le bouchon pour pouvoir en apprécier la saveur, il fallait enfoncer vigoureusement celui du démarreur pour goûter la crachotante mélodie du moteur.

Ces digressions nous ont fait interrompre la description des lieux et le plus simple, si vous voulez tout comprendre, est de jeter un coup d'œil sur le plan . L'aile Est abritait la «miellerie», la baratte qui servait à fabriquer le beurre et en son extrémité sud, plus parfaitement conforme aux rites de la religion catholique, la chapelle. Elle était desservie à intervalles plus ou moins réguliers par les Pères Blancs dont le monastère, situé plus au nord, à Tibar, était réputé pour la qualité du muscat de leurs vignes et la taille extraordinaire des porcs qu'ils élevaient. L'allée bordée de figuiers de Barbarie menait au village des ouvriers maghrébins d'Essemane. C'était un alignement d'une dizaine de gourbis en boue séchée dans le plus pure style pré-colonial à faire crier au scandale les adeptes contemporains des cités ouvrières en bonnes briques et solides toitures nanties de tous les avantages des habitations modernes. Mais nous étions en 1943 et ce temps voulait que les choses soient ainsi sans que quiconque stigmatise encore ces « affreux pieds noirs, honteux exploiteurs du burnous ».

Revenons à l'allée de figuiers, elle enjambait un ruisseau. A son approche, la surface légèrement ridée par le courant, s'éclaboussait de la plongée simultanée de dizaines de grenouilles. Avec une ligne composée d'un fil terminée d'une épingle recourbée et dissimulée par un petit carré d'étoffe rouge il était assez facile d'en attraper quelques spécimens qui quelque peu perturbés, on le serait à moins, étaient immédiatement rejetés à l'eau. Le lit de ce petit oued était assez profond pour que l'on puisse s'y baigner ce dont Jacques et ses sœurs ne se privaient pas.

Un jour de baignade, alors que Marie-Thérèse surveillait les ébats de ses frère et sœurs, elle vit disparaître soudain sous l'eau le sommet d'un crâne et n'eut que le temps d'attraper la chevelure pour ramener à la surface un Jacques suffoquant et crachotant. Défaillance due à une eau assez fraîche, manque d'entraînement à la natation, quelle qu'en soit la raison, remercie, ami lecteur, Marie-Thérèse qui permit ainsi à ce récit de poursuivre son cours.

Messidor avait tourné une page du calendrier. Conduit par un oncle Jules casquetté et lunetté à la maréchal Rommel, l'attelage : tracteur, moissonneuse-batteuse et chariot, se lançait à l'assaut des clairs champs de blé en y pratiquant de sombres coupes. La conduite des tracteurs était partagée avec Virgile Diana, ressortissant italien à l'accent nasillard et chantant, au petit nez retroussé et spirituel, célibataire d'une cinquantaine d'années, déjà au service du père d'oncle Jules et qui avec ses trois nièces, Elizabeth, l'aînée âgée d'environ quinze ans, Marie et Thérèse faisait presque partie de la famille. Le spectacle de cet ensemble mobile - il s'agit bien sûr des engins de moisson et non de la famille Diana - qui crachait le chaume au sol et précipitait en flot compact les grains de blé dans les sacs qu'un ouvrier empilait sur le chariot, était impressionnant.

Il arrivait à Jacques et à Marielle de monter sur le chariot qui leur rappelait celui qui les avait convoyés de Bougie à Constantine. Ils puisaient dans les sacs de petites poignées de grains, délicieux à mâchonner, comme une tablette de chewim-gum. Aussitôt le sol regagné, la douche était de rigueur, tant les brins de chaume qui voletaient partout, infiltrés sous les vêtements, leur chatouillaient et gratouillaient la peau.

Geneviève, Jeanne, Marielle, oncle Jules, Jacques, tante Marthe, Marcelle, Marilaine, Gamy

Les vacances scolaires avaient amené à Essemane la cousine Marylène dont l'agréable compagnie fut pour Marielle à la mesure des deux petites années qui les séparaient.

On entendait bien souvent, à la tombée du soir, le ricanement des chacals et l'aboiement des hyènes qui disputaient quelque carcasse aux grands vautours charognards. En guise de distraction, il arrivait à oncle Jules, appuyé sur le châssis d'une vieille charrue hors service, d'épauler son Mas 36 et de tirer dans le tas grouillant. Il riait alors, gorge déployée, quand la balle atteignait son but, provocant l'envol affolé des grands rapaces et la fuite éperdue des bêtes puantes.

Oncle Jules avait un rire bien particulier, un peu grasseyant et saccadé, dû aux séquelles d'un accident qui aurait pu avoir des conséquences plus tragiques. Bébé, sa nourrice l'avait laissé choir par maladresse dans une bassine d'eau presque bouillante et, pour rattraper sa maladresse, l'avait immédiatement et imbécilement plongé dans un récipient plein d'eau froide. Jules en était devenu asthmatique et soignait son lourd handicap en allumant sur le dos de sa boite d'allumettes et en le respirant, le petit tas d'une poudre thérapeutique qui tout en le faisant abominablement tousser et cracher apaisait ses quintes et redonnait plus de régularité à sa respiration.

Il racontait des histoires extraordinaires, certifiées authentiques, d'un sorcier kabyle qui faisait apparaître sur son seule force de son pouvoir magique d'enflammer des morceaux de papier chiffonnés en boules. Sa force de persuasion n'avait d'égale que la naïveté des enfants quelquefois des adultes, qui l'écoutaient. Il était toujours prêt à prendre comme monnaie sonnante toutes sortes de balivernes de cet ordre là, il prenait alors un air émerveillé et ouvrait tout grand ses yeux , d'un beau bleu et qu'il devait à son origine armoricaine.

Cette même ascendance l'incitait quand il conduisait détendu et décontracté sa voiture, tête renversée sur le dossier du siège, à entonner d'une voix de fausset le refrain gaëlique suivant : « J'aime mieux ma paimpolaise qui m'attend au pays breton… ». Tante Marthe, qui était le plus souvent à ses côtés ne semblait pas s'offusquer de cette claironnante préférence qu'elle maintenait certainement dans son strict contexte musical.

A cette époque, Marthe, sœur de Jeanne et sa cadette de six ans, était une belle jeune femme de trente sept ans, aux longs cheveux châtains, à l'œil clair et aux manières distinguées. Elle s'occupait avec compétence de la gestion des affaires de la propriété sans avoir cependant reçu une formation spéciale. Ce qui ne l'empêchait pas d'être une artiste peintre de valeur. Elle exposait d'ailleurs régulièrement ses œuvres, réalisées au pastel, dans une galerie tunisienne et rencontrait un franc succès. Marthe, certainement, tenait cette prédisposition artistique de son père. En 1868 dans son « carnet de dessins » il avait saisi, une vingtaine de paysages et de portraits. Marthe avait exécuté le portrait d'une grande partie des membres de sa famille, dont celui de Jacques. Les séances de poses avaient été pour tous les deux une dure épreuve. Pour l'un qui ne pouvait rester en place plus d'une minute et pour l'autre qui était obligée de lui faire sans arrêt reprendre la pose. Le portrait fut cependant achevé, exposé à la galerie tunisienne sous le titre : « tête d'enfant », dénomination à laquelle Marthe aurait volontiers ajouté pour peu que l'on eut insisté : «très pénible». Il ne fut pas proposé à la vente, l'aurait-il été et estimé au prorata du temps passé à le réaliser et du nombre de crises d'énervement, son prix aurait largement dépassé les moyens d'une bourse même bien garnie. Le tableau avait été récupéré et gardé par Marie-Josèphe, sœur du modèle qui, devenue adulte l' avait religieusement placé dans sa chambre.

Conservé et regardé avec ferveur, non par narcissisme mais parce qu'il était le symbole d'une période inoubliable, ce pastel avait, quelques temps après sa réalisation, frisé la catastrophe. Une femme de ménage en travail de dépoussiérage avait en un geste un peu brusque décroché le tableau. La chute avait brisé la vitre et la soubrette croyant bien faire avait, à même le carton mis à nu, continué son œuvre de nettoyage ! La trace bien visible de ce « jacquilège » avait été cependant maquillée et le tableau réparé par l'artiste elle-même. Il fallait cependant préciser, ce qui avait été oublié précédemment dans le feu du récit et que vous avez d'ailleurs certainement remarqué en lisant la désignation du tableau représentée ci dessus, que le patronyme de Jules était «Baudet» ; celui de jeune fille de Marthe, comme nous l'avons déjà dit «Duvau». Le hasard et Cupidon avaient vraiment bien fait les choses en unissant ce couple aux noms si bien adaptés à la profession agro-pastorale.

En ce milieu de printemps, quand la chaleur n'était pas trop intense, les petits déjeuners se prenaient sous la treille de la véranda, qui se situait en appendice sur le côté ouest de la villa. Les tartines beurrées de pain grillé attiraient des nuées de petites mouches que Jacques, non pour améliorer l'ordinaire mais par jeu enfantin, très fier de son habileté et sous les cris d'horreur des autres convives, se délectait à saisir d'un grand mouvement de la main.

Cette même saison garnissait le feuillage de la treille de dizaines de nids de moineaux et de chardonnerets. Tous les petits œufs récoltés faisaient l'objet d'omelettes à la fois gigantesques par le nombre et lilliputiennes par la taille. Ces petits oiseaux étaient aussi l'objet d' «exploits cynégétiques». Jacques s'était confectionné un petit arc et des flèches dont la pointe était constituée par les longues et dures épines des acacias qui bordaient le côté ouest de la villa. Mais, il le reconnaissait lui-même avec dépit, presque toujours, les flèches se perdaient dans le feuillage des arbres au lieu de voler dans les plumes.

Une autre occupation favorite à tendance sado-artistique était d'attraper les innombrables sauterelles qui sautillaient dans le jardin, d'arracher leurs ailes multicolores et d'en faire, en les étalant largement et en les piquant sur des épingles, des broches éphémères.

La forge d'Essemane n'était pas seulement atelier de réparations et de travaux mécaniques ; il lui arrivait aussi de jouer un rôle bien différent, celui de clinique chirurgicale. Un jour, amené par son père, un jeune arabe se présenta à la ferme. Ses yeux reflétaient une douleur intense, il cachait son nez de la main, et quand il l'enleva, découvrit, fait surprenant, un appendice turgescent et rougeâtre d'où émergeait une petite tige végétale pourvue de feuilles ! Il s'était introduit par jeu dans la narine et trop profondément pour qu'il puisse l'enlever, un haricot, lequel dans cette cavité humide n'avait pas tardé à germer. Homme de toutes ressources, Oncle Jules l'amena à la forge, où avec un fil de fer qu' il avait courbé en son extrémité en forme de crochet et stérilisé dans le foyer de la forge, mit fin à son supplice. Une autre fois ce fut un autre gamin, qui en jouant, avait écrasé autour de son doigt la bague qu'il portait. Le doigt avait gonflé douloureusement empêchant tout retrait de l'anneau de métal. Oncle Jules lui fit poser la main sur l'enclume demandant à Mustafa de la tenir fermement et se saisit d'un burin et d'un marteau. L'enfant hurla croyant qu'on allait lui couper le doigt, mais à son grand soulagement ce fut l'anneau qui tomba, sectionné en deux morceaux.

Essemane avait aussi de temps en temps la visite de militaires anglais, encore présents malgré la cessation des hostilités, et dont le camp était établi non loin de là. Ils arrivaient à bord de leurs Jeep et ne manquaient pas de distribuer aux enfants quelques barres de chocolat et des rouleaux de bonbons acidulés multicolores. Ces visites n'étaient qu'à moitié désintéressées, car ils repartaient la musette remplie d'œufs et de légumes frais. C'est à partir de ces visites que naquit la passion de Jacques, déjà titillée par la vieille Mathis, pour les véhicules anciens. Mais pas seulement à cause de la vision des « General Purpose » (Le nom de Jeep vient de l'abréviation G.P. : usage général, sous entendu véhicule d'…).

Les bonbons affectaient la forme du volume appelé en géométrie descriptive tore ou, plus simplement si vous voulez, celle d'un gâteau des rois et ressemblaient à des pneus miniatures qui lui donnèrent l'idée de réaliser sa première maquette, une Jeep évidement. En découpant à moitié le couvercle d'une de ces petites boites d'allumettes en carton qu' oncle Jules utilisait, en en rabattant une partie vers le haut et en échancrant partiellement les côtés, il réalisa la caisse munie de son pare brise. Il ne lui restait plus qu'à coller sur chacun des deux grands côtés et à demie hauteur deux bonbons et d'ajouter un cinquième à l'arrière en guise de roue de secours. La maquette était sommaire mais le comblait d'aise, avec le seul regret, car il était très gourmand, de ne pouvoir suçoter les cinq pneumatiques. Mais que n'aurait-il accepté pour assouvir cette passion dévorante, à défaut d'en dévorer le produit !

Les moissons étaient finies, le blé provisoirement emmagasiné en attendant sa livraison à la coopérative, tandis que sagement, tracteurs et moissonneuses-batteuses avaient regagné les hangars dans l'attente d'une révision nécessaire. Mais celle-ci ne s'effectuerait qu'après les grosses chaleurs de l'été, juste avant les labours.

Les Baudet possédaient à Salammbô une villa non loin de la plage et c'est là que commençait une longue période de farniente, de bains de mer et de soleil. Oncle Jules avait fabriqué une sorte de catamaran constitué de deux sections de tuyaux métalliques dont les quatre extrémités avaient été garnies de cônes soudés. Un banc en bois était vissé sur un châssis qui reliait ces deux éléments, une paire de rames servait à la propulsion de cet engin peut être un peu lourd mais générateur de bien plaisantes ballades nautiques. Ces promenades n'étaient pas les seules activités maritimes. La mer était très poissonneuse et à cette époque où masques de plongée et fusils harpons ne connaissaient pas la diffusion qu'ils ont de nos jours, oncle Jules avait pallié cette carence en les fabriquant lui-même avec ingéniosité.

Pierre et Marileine Revol sur le chemin d'Essemane

Le fusil avait fût et crosse en bois. Tout le mécanisme, les flèches étaient également faits mains et les sandows taillés dans le fort caoutchouc de vieilles chambres à air de pneus de tracteur. Les masques provenaient de la même matière. A l'extrémité d'une portion de chambre l'oncle insérait, taillé au diamant dans une vitre, un disque ovale au diamètre légèrement supérieur à celui de la chambre. L'autre extrémité était découpée de telle sorte qu'elle formait deux boucles que l'on glissait derrière la nuque. Le montage garantissait une bonne vision et une protection suffisante des yeux à l'eau de mer, mais son étanchéité laissait un peu à désirer si l'on dépassait une certaine profondeur. Cette plage et ces baignades rappelaient aux petits Arlésiens les Saintes Marie de la Mer. D'autant plus qu'à très courte distance du rivage et à faible profondeur, en grattant le sable, on pouvait récolter en abondance des haricots de mer ; il s'agissait de petits coquillages appelés téllines sur les plages camarguaises et ailleurs aussi, qui sont délicieux à consommer sur place quand on a les ongles assez résistants pour les ouvrir et encore meilleurs sautés à la poêle dans l'huile d'olive avec ail et persil.

Dès la rentrée de septembre, il fut décidé que la petite famille de Jeanne résiderait à Tunis chez Gabrielle, sa mère, que ses petits-enfants appelaient affectueusement Gamy. L'appartement était suffisamment grand pour tous les héberger. Les enfants occupaient une pièce un peu sombre dont la fenêtre donnait sur une rue perpendiculaire à la rue Marceschau.

Jacques avait découvert dans un placard une boite en carton qui contenait des piles des ces petits capuchons en alliage de plomb qui recouvrent pour les protéger les bouchons de bouteilles de bon vin. Leur couleur dorée, leur malléabilité poussa son imagination à en transformer un certain nombre en des petits verres à pieds, simplement en les vrillant par le milieu. Le haut du capuchon restait la base du calice surmontée de la partie rétrécie et vrillée, sa jambe. La partie supérieure restait évasée en forme de coupe.Très fier de lui, bien que n'ayant eu aucune autorisation à réaliser cette transformation, il plaça cette collection sur sa table de nuit.Tante Maine et Gamy crièrent au sacrilège, car ces capuchons étaient les derniers souvenirs du matériel œnologique de la Soukrha, mais Jeanne, profondément marquée par le sacré, y vit comme un signe divin de la future vocation sacerdotale de son fils. Pour elle, indubitablement, ces petites coupes, étaient bel et bien des calices, vases oh combien sacrés du mobilier catholique. Jacques essaya de se faire pardonner en fabricant pour sa grand-mère une petite figurine en carton et tissu sensée représenter un voltigeur impérial dont il avait vu un dessin dans une brochure illustrée. Gamy, attendrie par cette affectueuse attention, absolva la peccadille et plaça la figurine sur la commode de sa chambre. Mais Jeanne n'interpréta pas cette réalisation malhabile comme le signe d'un destin militaire, destin militaire que son fils n'aurait d'ailleurs pas, mais laissait par contre présager un certain goût pour le maquettisme.

Un autre souvenir, mais douloureux, resta attaché à sa chambre. Il s'éveilla un matin avec une atroce douleur au ventre. Appelé d'urgence le bon docteur Rouquel diagnostiqua une péritonite aiguë nécessitant une immédiate opération chirurgicale. Nul ne peut envisager avec une totale sérénité ce type d'intervention, mais chez le petit malade cette issue inévitable prit la forme d'une terreur panique que seule réussit à calmer le cadeau d'un couteau suisse à huit lames que lui fit sa cousine Marcelle. « Respire bien mon petit… respire bien… » furent les dernières paroles qu'il entendit proférer par l'anesthésiste. Le masque imbibé de vapeurs d'éther le fit sombrer dans un monde cotonneux où le manche des scalpels entrevus lors de son entrée en salle d'opération se voyaient tous frappés de la croix helvétique. Au goûter de quatre heures, pour ses sœurs et lui-même, avec la grande lame de son couteau, il enduisait de beurre les tartines de pain que tante Maine saupoudrait ensuite parcimonieusement d'un cacao encore rare en ce temps là. Il souhaitait qu'un proche avenir d' adulte lui permit d' exploiter toutes les possibilités de son canif et sans avoir un penchant particulier pour le jus de la treille de pouvoir se servir notamment du tire bouchon. Ces goûters connaissaient aussi une variante moins appréciée, non du fait qu'elle ne nécessitait pas l'utilisation de son couteau, mais en ce que les tartines étaient seulement frottées avec une gousse d'ail et légèrement imprégnées d'huile d'olive.

L'appartement des Duvau et celui des cousins Revol occupaient tout le premier étage de l'immeuble. Marielle et Jacques n'avaient qu'à traverser le palier pour aller jouer avec leur cousine Marylaine. Ils y appréciaient les talents d'Annie, la sœur de Marylaine, qui imitait avec beaucoup d'humour toutes sortes de personnages réels ou fictifs. En attendant le retour de son engagement militaire, la chambre du cousin Pierre avait été conservée telle quelle. Dans une vitrine, Jacques ne cessait d'admirer la maquette en bois d'une petite gondole peinte d'un beau noir brillant que Pierre avait très adroitement réalisée. Une seule réticence : la forme courbée de l'embarcation que Jacques attribuait à la maladresse de son constructeur. Selon toute logique, une telle erreur condamnerait l'embarcation à une course circulaire, jusqu'au jour où il apprit que cette configuration inhabituelle permettait en fait à la coque une trajectoire rectiligne. Car la gondole, propulsée seulement par une perche située toujours sur le même côté, sans cette particularité compensatrice, tournerait en rond. Soixante ans plus tard, lors d'un passage à Andrésy où Pierre résidait avec Suzanne son épouse, Jacques avoua la lourde suspicion qu'il avait fait peser sur son cousin-parrain. Magnanimement, tout en lui montrant l'objet qu'il avait soigneusement conservé, Pierre, avec un brin de malice, confia à son filleul qu'il ne lui en tiendrait pas rigueur.

La scolarité des enfants, longuement interrompue par les évènements, demandait à être reprise et c'est chez les Dames de Sion que Marielle et Marie Thérèse furent admises ainsi que Jacques car dans cet établissement réservé à l'éducation des jeunes filles, les garçons étaient admis jusqu'à l'âge de huit ans.

Ainsi s'achève sur ce court et studieux paragraphe l'aventure nord-africaine.

Le moment approchait où la reddition sans conditions des armées hitlériennes et le rétablissement des liaisons maritimes permettraient aux petits exilés et à leur mère le retour sur la terre provençale.

Cependant une énigme demeurait : la signification du mot Essemane. Jacques avait conservé dans sa mémoire le sens de « les cailles», mentionné au début de ce chapitre, tandis que, toujours une soixantaine d'années plus tard, Marylaine fit observer à l'auteur qu'il fallait traduire par « beurre salé » et que Marielle tenait pour « les hirondelles ».

Lecteur charitable, si vous possédez un dictionnaire ou un ami arabophone écrivez vite à l'auteur pour délivrer les trois cousins de ce doute.

Jacques COMITI

Extrait des « Souvenirs » de Pierre CHARRIER (Coordonnées n° 14)

L'ascension de la montagne de Baal

... C'est à peu près à cette époque qu'avec les louveteaux de la meute 1ère Carthage, Groupe Saint Augustin, je fis l'ascension du djebelBoukornine (ou Bou Kornine). Ce mont, dont les deux cornes culminent respectivement à 493 et 576 mètres, tient son nom de l'arabe dialectal bou gornine (mont aux deux cornes). Il était dédié à Baal Hammon, le terrible dieu des Carthaginois appelé aussi Baal Karnine, nom phénicien signifiant dieu aux deux cornes, que les Romains transformèrent en Balcaranensis. Contrairement à une idée répandue en Tunisie, le Boukornine n'était pas un ancien volcan. J'allais bientôt le vérifier moi-même avec la meute.

Les deux cornes du Boukornine pourraient faire

penser à un volcan. Mais la montagne n'a pas de cratère.

Nous étions partis de bon matin par le TGM jusqu'à Tunis et étions parvenus, je ne sais plus par quel moyen, à Hammam-Lif où nous étions déjà allés en famille lorsque nous habitions le Plateau Charles Quint. Dans cette charmante petite ville, le Bey possédait, en dehors de ses palais de Tunis, de la Marsa, du Bardo et de la Manouba, un palais où il passait l'hiver. Il y avait aussi à la Manouba un hôpital psychiatrique. Aussi, lors de nos chamailleries d'enfants, nos invectives se terminaient généralement par : « On va t'envoyer à la Manouba !».

Pour en revenir au palais du Bey, il avait été bâti, adossé à la base du Boukornine, au début du XIXe siècle, par un Bey qui désirait profiter des sources chaudes qui jaillissent des flancs de la montagne et qui étaient déjà très appréciées du temps des Romains. Ceux-ci avaient aménagé à Hammam-Lif des thermes dédiés à Esculape, leur dieu de la médecine.

Jamais je n'avais pensé, en le regardant depuis le Grand Lazaret, que j'aurais un jour l'occasion de le gravir. C'était en fait ce qu'on appelle une montagne à vaches dont la pente était tout de même assez raide. Le flanc du Boukornine était aride. Il était semé de cailloux qui roulaient sous nos pieds. Par ci, par là, un pin d'Alep à l'état d'arbuste jalonnait notre ascension. Fier d'être parvenu le premier au sommet de la première corne, je pus vérifier par moi-même que le Bou Kornine n'avait pas de cratère. Mais déjà mes camarades qui me suivaient de près arrivèrent avec la cheftaine. De cette position dominante nous pûmes contempler le paysage s'étendant vers l'Ouest et le Sud à perte de vue sur la plaine où les rangées d'oliviers, les orangers et les figuiers succédaient aux vignes. Par delà le golfe, je pus découvrir, proche des deux lagunes, au bout de la petite langue de terre s'avançant dans la mer, un bâtiment esseulé éclatant de blancheur. C'était le Grand Lazaret .

Pierre CHARRIER

Le Bou Kornine vu de Sidi Bou Saïd au lever du jour. (Photo de Moncef Abbès)

Que sont devenues les statues de Jules Ferry à Tunis et du Cardinal Lavigerie ?

En date du 31 octobre 2008, j'adressais un message ouvert ( message n°69) à M. le Président de la République (qui m'en a fait accuser réception) et au monde politique. Ce message comportait entre autres la question-ci dessus. J'étais bien naïf de penser que M. le Président de la République et le monde politique, de quelque bord qu'il soit, pouvaient accorder quelque intérêt à nos morts pour la France et à notre mémoire collective : aucune réponse à ce message ne m'est parvenue de qui que ce soit.

Aujourd'hui, après quelques recherches personnelles, je suis en mesure de donner une réponse à ces questions, tout au moins en ce qui concerne la statue du Cardinal Lavigerie et celle de Jules Ferry. Concernant la première, elle n'est pas celle que certains anciens de Tunisie ont cru voir à Bayonne ; il suffit d'observer les images ci-dessous pour s'en convaincre.

Ces deux statues semblent idendiques ; l'une a été érigée à BISKRA, en Algérie et l'autre à BAYONNE. La photo ci-dessous a été prise à Tunis. On remarquera que le Cardinal n'y brandit pas une croix de Lorraine et que sa main gauche présente, semble-t-il, un évangile.

Que s'est-il donc passé?

Selon un article lu sur internet, en juillet 1964 un modus vivendi fut signé entre le gouvernement tunisien et le Vatican. A la suite de quoi, le Cardinal Lavigerie qui avait été enseveli dans la primatiale de Carthage, fut transféré à Rome dans la crypte de la maison mère de la Société des missionnaires d'Afrique. Pour ce qui est de la statue érigée sur la place Lavigerie, derrière la Porte de France, à la suite d'un accord entre le gouvernement tunisien et Mgr Perrin, alors archevêque de Carthage, elle fut transférée dans les jardins du scolasticat des Pères Blancs et du musée de Carthage ; dans la précipitation de leur départ, en application du « modus vivendi », les Pères Blancs la firent découper au chalumeau et la livrèrent à la récupération. Quant à la statue de Jules Ferry, selon le même texte, elle fut démontée en octobre 1956 et déposée dans l'île de Chickly (dans le lac de Tunis), « …. En attendant, dixit l'auteur du texte, d'être acheminée vers Saint Dié . La statue, propriété de la Municipalité de Tunis, devait être offerte à la ville natale de Ferry. Il semble que cet acte n'a jamais été réalisé.»

Louis XUEREF

NB : Lire le message n° 140 à la page (Avis de recherche et messages)